—A sa taille, compagnon. Il ne doit plus y en avoir d’aussi grands.
Il se leva, il se dirigea vers le fleuve, il regarda longtemps au large, vers un îlot où poussaient deux vernes et de la broussaille. Brusquement, je le vis qui rejetait ses vêtements et entrait dans l’eau, son couteau bowie aux dents. Je courus au rivage: le corps blanc de l’homme nageait vers l’îlot, une masse grise remua, qui semblait un tronc de saule. Des épaves s’interposèrent; puis j’entendis un long cri, terrible, qui avait le son de l’agonie. Et il n’y eut plus rien, le fleuve roulait intarissable sous les astres... Je fis d’ailleurs ce que je pus pour repêcher Marble, j’exposai même ma vie, mais son corps ne se trouva jamais plus...
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Ainsi j’étais seul dans le désert avec Harriet Kennedy et les ceintures des morts, pleines de pépites. Après des journées et des journées de marche, on ne rencontrerait probablement pas un seul homme. Nous étions deux créatures humaines avec les fauves, la savane, le fleuve et le vent. Tout le destin était retourné. Il avait suffi d’une bête obscure pour remettre entre mes mains la fille et l’or dont me séparaient hier deux hommes redoutables et toutes les choses sévères que ceux de ma race respectent. Toutefois, j’étais loin encore d’Harriet. Mais les jours s’accumulèrent. Nous mêlions notre fatigue, nos luttes et nos soucis. Je cherchais la proie, j’assemblais le bois du campement, nous dormions auprès du même feu: un lien se formait entre nous, qui avait la force immense des choses primitives. Si bien qu’un matin, alors que les villes étaient encore lointaines, nous connûmes que nous ne nous séparerions plus. Nous le connûmes sans une parole ni un baiser, car le désert était autour de nous et il fallait respecter la fille qui dépendait de ma force et de mon courage; mais notre amour était aussi solide que le granit.
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Je suis de ceux dont la vie est bonne. J’ai l’amour, la fortune et de beaux enfants. Pourtant l’orgueil n’a pas touché mon cœur. Je sais mieux que la plupart des hommes la force terrible des circonstances. Tout mon sort n’eût-il pas été changé si un reptile, perdu dans la nuit des bêtes, n’était sorti de l’œuf que sa mère avait pondu au bord d’un fleuve sauvage?
L’ONCLE ANTOINE
Lorsque Antoine Malavaine atteignit sa cinquantième année, l’existence ne lui était point défavorable. Il avait conquis soixante mille livres de rente dans la République Argentine, et il prenait sa retraite. C’était un homme qui ne s’ennuyait pas avec lui-même, condition expresse pour goûter le repos. Le domaine qu’il s’offrit en Seine-et-Oise comportait les herbes, les eaux, les grands arbres et les fleurs, qui sont l’ambiance naturelle du bonheur. Antoine Malavaine fit connaissance avec les mésanges, les fauvettes, les geais, les rouges-gorges, les piverts et même ces vieux rossignols dont les hyperboles des poètes n’ont pu détruire le charme. Il connut aussi les lapins au clair de lune, les lièvres épouvantés, quelques biches menées par un cerf au front duquel poussait un petit arbre. Et rien que d’entendre chuchoter les peupliers, murmurer les hêtres et gémir les chênes, il retrouvait la fraîcheur de son enfance. Comme il appréciait par ailleurs le charme d’une cuisine odoriférante, qu’il n’avait ni la goutte, ni le diabète, ni l’artério-sclérose, et que la crainte de l’avenir lui était inconnue, il pouvait faire la pige aux personnages les plus joviaux de l’histoire et de la fable.
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