Je ramais convulsivement, avec une force décroissante,—mais j’approchais;—l’écueil n’était plus qu’à quelques brasses. Une vague immense me souleva; puis je retombai dans un gouffre d’écume. Une fois encore tout parut fini; une fois encore la force mystérieuse me sauva. Et tout à coup je vis l’homme bondir, je le vis à deux pas de moi, je saisis sa tête dans mes poings, ah! avec quelle joie sauvage, avec quelle volupté de triomphe! Comment je parvins à le hisser, comment je ressaisis une de mes rames emportée dans la tempête, mon instinct seul pourrait le redire, car ma pensée n’en a gardé aucune mémoire. Je sais seulement que pendant une heure nous luttâmes pour rejoindre la plage et que la mort ne cessa pas une minute de planer sur nous. Mais je n’en avais cure. Je n’étais pas inquiet; une douceur extraordinaire enveloppait mon âme; le péril m’était si doux que toute impression antérieure me semblait fade et misérable en comparaison.
Enfin nous pûmes atteindre le rivage. Là, l’homme, un commerçant de Jersey, fut pris d’un délire de joie. Il se jetait sur moi, il m’embrassait en pleurant et en grondant; il m’offrit de m’adopter et de faire de moi son héritier. Et moi, ce sauvetage me remplissait d’orgueil. Je ne pouvais me rassasier de la vue de celui que j’avais arraché à l’abîme implacable. Il me semblait avoir créé de la vie. Mais, plus que tout, l’océan m’avait pris. Je lui devais la sensation la plus terrible et la plus exquise de mon existence, je sentais un ardent désir de retrouver cette sensation.
*
* *
—Et voilà! Depuis ce jour, je n’ai plus eu goût qu’au sauvetage. Je me suis acheté une bonne barque, solide, pourvue de tous les perfectionnements modernes; elle est à double coque, un peu lourde pour la course, extrêmement prompte à reprendre son assiette dans la tempête.
J’ai aussi un petit équipage de loups de mer, courageux comme des lions et soumis comme des caniches. Aussi, quelles émouvantes aventures par les fièvres de l’équinoxe, quand la mer hurle pendant des semaines entières!... Et lorsque vient le beau temps, lorsque le ciel est pur, que la Grande Verte se donne des airs de lac, j’éprouve un malaise, une sorte de nostalgie de la tourmente, je me surprends à souhaiter les mauvais nuages qui annoncent le péril et la mort. Et j’ai beau me reprocher ce vilain sentiment, il me domine, comme le goût de l’alcool domine le buveur.
—Bah! s’écria Pierre Larue, il n’y a pas de mal, va! Tous tes vœux n’appelleront pas la tempête... Ce serait une fière chance pour l’humanité si beaucoup de gens avaient des passions comme la tienne!
—Bien sûr! répliqua-t-il avec douceur. Je ne fais pas de mal... Mais c’est seulement pour montrer que mon dévouement n’est pas tant admirable. Hélas! si l’on allait au fond des meilleures choses, on y trouverait toujours mêlé un peu de cruauté ou de folie!...
*
* *
Dans ce moment, un petit nuage couleur d’ardoise se montra vers le couchant. Il le regarda avec attention; un éclair de joie s’alluma dans ses prunelles.
—Là! voyez-vous! s’écria-t-il... C’est peut-être la tempête qui mûrit là-bas... et tenez, dites si ce n’est pas du vice: ma main tremble de contentement!