*
* *
Vers le crépuscule du soir, comme je m’en revenais de visiter mes grand’gardes, je vis Mary et Herbert qui se promenaient sur la crête d’une colline. Ils se parlaient avec animation, et leurs silhouettes, devant le ciel rougissant, avaient un grand charme. De ma nature, je suis curieux, quand par aventure la curiosité n’est pas un mal. Je m’assis sur un baliveau et j’observai les promeneurs. Même, j’usai de ma lunette pour les mieux considérer. Buchanan parlait beaucoup et Mary écoutait avec attention. A la fin, elle fit un geste d’assentiment. Alors, il cueillit une grande fleur rose dans un buisson et la tendit à la jeune fille. Elle la piqua à son corsage et comme Herbert ouvrait les bras, elle eut, je pense pour la première fois, un geste d’amour: elle rendit l’étreinte et leurs lèvres se touchèrent...
Leurs lèvres se touchèrent et dans le même moment leurs têtes disparurent. Il ne resta plus que deux corps enlacés, deux corps décapités d’où le sang jaillissait à bouillons.
Ce fut si fantastique et si soudain que, malgré mon habitude de la guerre, je ne compris d’abord pas. Je n’avais littéralement pas vu disparaître les têtes, et je ne devinai qu’au bout de quelques secondes, quand la détonation d’un gros canon ennemi parvint à mon oreille...
*
* *
Naturellement, cela me parut une effroyable mort. De toute cette guerre, où je vis pourtant de farouches épisodes, ce fut ce qui se grava le plus profondément dans ma mémoire. Longtemps je plaignis de tout mon cœur ces beaux jeunes gens enlevés dans leur force. A la longue j’appris à jalouser leur bonheur. Au fond, n’est-ce pas, ils ne devaient pas connaître un plus beau moment, et toutes les misères de l’existence les guettaient au tournant des routes. Ils étaient morts dans la joie absolue, sans aucune souffrance, sans aucune inquiétude, sans avoir le temps même de rien sentir, sinon la douceur du baiser: car, à ce degré de vitesse, la souffrance ni la pensée n’existent plus...
LE MAGE RUSTIQUE
—Je ne méprise pas tant que vous la vieille médecine, dit Abel Fabrice, et je n’admire pas excessivement les maîtres actuels de la thérapeutique. L’art de guérir—à part la chirurgie et quelques vaccines—reste un art. Telle personne intuitive, qui connaît bien un malade, sait aussi bien ce qu’il lui faut qu’un Charcot, un Potain ou un Lancereaux. Il y eut sûrement, jadis, des hommes et des femmes qui manièrent la douleur avec maîtrise et qui surent guérir, non pas à l’aide de formules et de simples, mais par je ne sais quelle divination subtile et quel usage génial des forces minuscules que nos physiologistes commencent seulement de soupçonner. Je ne parle pas au hasard. J’ai connu un de ces guérisseurs sauvageons, et dans quelles funestes conjonctures!
*
* *