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Passons au troisième événement, qui, cette fois, me concerne, et qui est de l’ordre idyllique. J’avais vingt-quatre ans alors. J’étais désespérément amoureux d’Hélène Fombreuse. La passion que j’avais pour cette fille étincelante était partagée par dix rivaux. Hélène avait reçu les dons mystérieux de la grâce, elle était non seulement éclairée par la torche blonde de ses cheveux et la flamme écarlate de sa lèvre, mais je ne sais quelle féerie accompagnait ses mouvements, quelle force douce et puissante. Aussi, trop désirée, ne se décidait-elle pas à choisir.
Un soir, elle assistait à une réception que donnaient mes parents, dans notre château des Mouettes. Une nuit lactée s’étendait sur les arbres; on dansait sur la pelouse et, pendant les pauses, on se répandait à travers les jardins et jusque dans les allées du parc. Il arriva qu’Hélène se perdit dans un sentier. Des massifs lui cachèrent les lumières de la terrasse et des salons. La jeune fille, impatiente, marchait très vite et s’égarait davantage. A la fin, elle aperçut une lueur, la petite lueur des légendes, tout au bout d’une allée étroite. Elle y marcha instinctivement, elle finit par se trouver à l’extrémité d’une aile du château, et elle pouvait voir, à travers un rideau léger, une table épaisse, sculptée comme les meubles gothiques, un fauteuil vaste comme un lit, une grosse lampe de forme archaïque, un livre entr’ouvert. C’était une scène muette. Les meubles et la lampe en semblaient les seuls personnages. Hélène fut prise de curiosité. Elle poussa la première porte qui se présenta à ses regards et qui était entre-bâillée, elle se pencha sur le livre, qui se trouva être un grimoire mystique. Elle lut: «Toi qui es venue à travers la nuit, jusqu’à la chambre solitaire, tu entreras dans la famille de l’homme qui viendra te rejoindre.»
Tandis qu’elle lisait, un craquement se fit entendre, et comme le silence et la solitude avaient rendu Hélène un peu nerveuse, elle eut un grand frisson. La porte s’ouvrit; elle vit apparaître mon père qui, laissant à ma mère le soin des invités, venait se reposer dans son cabinet de travail. Il sourit à la belle jeune fille et l’interrogea gaiement sur les motifs qui l’avaient amenée jusque-là.
La conversation de mon père avait du charme; Hélène, lorsqu’elle reparut sur la terrasse, gardait de sa petite aventure un souvenir attendri, et gentiment fantastique. Elle y songea les jours suivants. Le passage du grimoire la hantait; en même temps, elle sentait qu’il ne lui serait pas désagréable d’entrer dans notre famille. Et, jour par jour, elle me préféra à mes rivaux jusqu’à ce qu’enfin elle me donnât sa petite main devant le maire de Tanneguy et le curé de Saint-Magloire.
Et j’essaye en vain de me débarrasser de cette croyance absurde et charmante que «notre» lampe avait attiré dans la nuit ma petite chérie auprès du vieux livre mystique.
LA BONNE BLAGUE
Le soir, les étudiants se rencontraient, au café de la Tramontane, avec un garçon frais, ahuri et timide. Il venait de Langres, patrie des couteliers et de l’empereur des polygraphes, Denis Diderot. Ce garçon s’asseyait dans une encoignure, commandait une demi-tasse et écoutait en silence, avec admiration.
Il n’était pas bête, il était même fort intelligent; mais, pour l’usage de la vie, il ne valait guère mieux qu’un imbécile. Car il avait toutes les gaucheries d’une tourte et toutes les ferveurs d’une poire. Sa timidité, constellant le tout, en faisait une de ces victimes dérisoires, qui sont destinées aux gaudissements des hommes et à la nargue des femmes. Son silence seul le préservait un peu. Il écoutait les gens pendant deux heures d’horloge sans desserrer les mâchoires, tandis que ses yeux d’outremer fixaient l’ambiance fuligineuse. Au fond, il avait un seul rêve, qu’aucune raillerie ne pouvait atteindre. Ce rêve était le plus simple de tous les rêves: il voulait être aimé par une honnête fille. Ce sont, dit l’autre, de ces choses qui arrivent.