Un après-midi d’été, je rêvais à mon humble destin, au bord de la rivière. Le soleil tapait comme un sourd. La terre était aussi chaude qu’un four à chaux. J’avais croisé Népomucène sur ma route, j’étais mélancolique jusqu’à la neurasthénie; je me disais: «Ce porc me portera malheur!»
Et des présages sinistres accablaient ma cervelle.
Comme j’étais venu avec l’intention de prendre un bain, je me déshabillai dans une cahute abandonnée et revêtis un caleçon. Puis, je fis quelques brasses, en ayant soin de ne guère m’éloigner des bords, car je nage sans maîtrise. Je reprenais haleine, debout sur un banc de sable, lorsque j’entendis une clameur horrifique.
En même temps, j’aperçus en amont une masse blanchâtre qui tournoyait parmi les flots: je reconnus le sieur Népomucène. Il disparut pendant une bonne demi-minute et reparut à fleur de courant. J’étais paralysé. Je regardais avec des yeux qui devaient être fixes, ronds et stupides. Et je n’avais évidemment aucune envie de risquer ma peau pour ce sale échantillon de la race statisticienne. A la fin, le hasard poussa Népomucène de mon côté, puis à portée de mon bras.
Alors seulement je saisis le noyé par sa veste de piqué et je l’attirai doucement. Il avait les yeux clos, il était inerte, perdu dans les pays lointains de l’inconscience. Je le poussai avec peine sur le rivage, je lui donnai quelques soins sommaires et ridicules, qui réussirent. Népomucène ouvrit les yeux, hébété d’abord, et soufflant comme une otarie; enfin, il s’exclama:
—C’est vous... vous?
Et, tout de suite, il fut saisi d’un délire:
—Vous avez plongé trois fois! affirma-t-il. Vous avez risqué dix fois votre vie...
Il me happa la main, il l’étreignit avec force, et il répétait:
—Trois fois! Vous avez plongé trois fois, noble jeune homme!