Au bout d’une quarantaine de jours, Gredel fut prise d’une tristesse plus profonde. Elle n’avait plus guère le courage de sortir. Elle se réfugiait au haut du castel, sur une terrasse, assez large, mais surtout fort longue. On y accédait par un escalier de granit, qui aboutissait à une des extrémités, et, de là, on pouvait contempler le vaste horizon de pâturages, de bois et de collines. C’est au crépuscule que Gredel aimait s’y réfugier. Souvent, elle y était encore lorsque se levaient les premières étoiles. Là, elle rêvait à tout ce qui hante une âme neuve, pour qui le monde est infini et le temps éternel. Ceux ou celles qui étaient chargés de la garder se bornaient à occuper l’escalier de granit; il n’y avait aucune autre issue.
Quand elle en redescendait, il lui arrivait de rencontrer Hans qui fumait son manille ou sa pipe:
—Nous sommes allés faire une causette avec les nuages? goguenardait-il. Ça tient encore?
—Ça tiendra toujours!
Il fronçait les sourcils ou se mettait à sourire:
—Toujours, ça n’est ni allemand, ni français! dit-il une fois.
—C’est alsacien! répliqua-t-elle.
Un soir, elle s’attarda plus encore que d’habitude. C’était au mois d’août. Déjà les immenses crépuscules commençaient à décroître. Les astres venaient plus tôt et s’éteignaient plus tard. L’étoile Vesper, d’abord confondue avec le soleil, étincelait chaque jour davantage. Gredel la contemplait, descendant vers l’ouest, descendant vers la France. Ce soir-là, elle semblait plus bleue, petite prunelle de l’infini devant laquelle rêvaient déjà les pâtres de Chaldée et les âpres nabis de Yerouschalaïm!... Il n’y avait pas de lune. La lueur des astres tombait comme une poudre de saphir; le vaste silence semblait grandir de seconde en seconde; et Gredel, sa face pâle levée dans les ténèbres, avait l’illusion de vivre en plein ciel...
Brusquement, elle vit quelque chose de pâle qui planait au-dessus des collines. Ce fut d’abord comme un nuage, puis on eût dit un oiseau fabuleux, un rapace colossal ou plutôt le fantastique rock des Mille et une Nuits... Cela s’approchait du château. La jeune fille entendit un ronflement, une palpitation métallique... La machine fut proche, elle se mit à descendre; une voix appela Gredel... Tremblante de tous ses membres, elle comprit... et quand l’aéroplane fut sur la terrasse, elle se laissa saisir, elle ferma les yeux, tandis que de grands cris montaient... Déjà la machine avait repris son élan; au bout de la terrasse, près de l’escalier de granit, elle s’élança dans l’espace...
Gredel fut en plein firmament: elle volait vers l’étoile Vénus, vers le couchant blême, vers la terre de France: