Il la considéra, d’abord surpris; mais comme tous les êtres, il était prompt à l’illusion: de songer que peut-être il aurait la fiancée et la fortune, son cœur s’enfla d’une tendresse, il rendit sans compter l’étreinte.
—Demain! Je te dirai demain! s’écria-t-elle en se sauvant dans sa chambre.
La porte verrouillée, en hâte, ne voulant pas perdre la tiédeur des lèvres du fils sur sa joue, elle ouvrit la petite pharmacie, elle y saisit le flacon de laudanum et, d’une grande gorgée, fit disparaître l’obstacle qui barrait la route de Louis Ramières.
LA PETITE AVENTURE
Au printemps de cette année, murmura Louis Langrume, je lisais près de la fenêtre ouverte, lorsqu’un insecte s’abattit sur mon livre. Je vis un petit coléoptère noir, faiblement luisant, avec deux taches blanches, à peine perceptibles, à la naissance des élytres. Il demeura une demi-minute immobile, puis il agita ses pattes fines comme des traits d’encre. C’était un temps d’après pluie, tiède, avec des clairs de nuage, si j’ose ainsi dire, fou, ivre, où plantes et bestioles se hâtaient à travers leur courte destinée.
Mon petit coléoptère était là, dans l’inconnu immense, aussi loin des champs où il lui fallait trouver l’amour et la provende que moi de l’Arabie Heureuse. S’il avait de la chance, il pouvait vivre quelques jours, ou quelques semaines, et moi quelques années; il ne savait rien et je n’en savais pas davantage; un coup léger, il trépassait; mais moi-même, une chute dans l’escalier ou une brique sur le crâne suffisaient pour m’expédier au cimetière. J’eus une grande pitié de tous deux et, en tout cas, je résolus de lui faciliter sa misérable chance. Deux fois déjà, au coin du volume, il avait ouvert ses ailes de corne, sous lesquelles on en apercevait deux autres, fripées et translucides, qui avaient bien un peu l’air d’être les coins d’une minuscule chemise de batiste.
J’ouvris plus largement la fenêtre et ce geste me fit quitter des yeux le coléoptère. Quand mon attention revint à lui, je ne le vis plus. Il avait quitté la page où il trottinait, il n’était ni sur la tranche ni sur la couverture. Je consacrai trois minutes à sa recherche, sans résultat: «Il est parti!» me dis-je... Il est quelque part là-bas, dans les lacs de l’air, courant sa fortune d’atome...
*
* *
Je n’y pensai plus. L’heure approchait où j’allais revoir Janine. C’était chaque fois le recommencement du monde. Auprès de Janine, je retrouvais la terre de Robinson et les vieux jardins des contes de fées, la Belle aux cheveux d’or et la princesse qui rêve devant le rouet d’ivoire, les sortilèges du Bois dormant et le Grillon du Foyer, la grande légende qui monte avec le crépuscule et la petite fable qui palpite aux étincelles des bûches de hêtre, l’étoile perdue dans l’infini et la lampe qui luit au fond de l’allée solitaire.