Où l’âme quittera le corps...
LE DORMEUR
Au coin de la haie, vers une heure, protégé par une ombre maigre, l’ouvrier étameur s’était endormi.
Il reposait en croix, la bouche béante, soufflant en paix dans la chaleur. Sa grande face fauve, poilue à foison, lustrée par la sueur, avait un air de bonté. Toute une philosophie de labeur, de vie humble, utile, honnête, sourdait du sommeil de ce pauvre homme.
Un peu plus loin, au bord d’un champ déjà fauché, au détour d’un petit mamelon, les braises d’un foyer de bois gardaient une forte incandescence, et l’étain, dans la petite poêle réfractaire, était fondu. Tout autour, c’étaient des casseroles, des marmites, des seaux troués attendant le travail de l’ouvrier.
Cependant le grand soleil faisait crépiter les chaumes secs, gerçait la terre, buvait la fraîcheur, et l’accablement tenait les hommes et les bêtes couchés.
Un bruit de petits pas vibra dans le sentier, un enfant de quatre ans parut, en sabots, la tête nue, avec des yeux candides, mi-fermés et clignotant dans la trop âpre lumière.
L’homme ne s’éveilla pas et l’enfant se mit à le considérer, ébahi, mi-rieur, mi-craintif. Surtout la bouche du dormeur l’intéressait. Elle était large ouverte, garnie de dents puissantes; et le petit se pencha dessus, regarda dans ce trou noir, curieusement. A chaque respiration, la langue remuait, quelque chose s’abaissait et se relevait au fond, tandis que de longs poils de moustache tremblotaient comme des antennes de grillon.
Cependant, par intervalles, le capricieux petit contemplateur se relevait, faisait quelques pas dans le sentier de fine terre battue, cueillait un coquelicot entre les chaumes, riant d’aise au beau firmament. Sur la plaine superbe où s’étalait la moisson d’un sol fertilisé par un siècle de labeur, personne encore n’avait repris la faux. L’enfant effeuillait impitoyablement la caduque, l’éblouissante fleur des blés, essayait de fixer le soleil, écoutait le susurrement des moucherons grisés de pleine vie. Une obsession bizarre, une tentation de fruit défendu le ramenait toujours à la bouche de l’ouvrier. Et la créature d’aube mi-agenouillée, silencieuse, les yeux attentifs, semblait rêver à des choses mystérieuses.