—Mais enfin, cria-t-elle désespérée... y faut vivre. Je passe les trois quarts de ma journée à faire des ménages, le petit est seul!
—Je te le demande pas, ça m’embête que ma femme travaille chez les autres.
—Alors, rapporte ta paye!
Il acheva de vider son assiette, puis, la cassant sur la table d’un coup sec:
—Ferme ta malle, on voit Jaurès! ricana-t-il. Et puis, on crève ici.
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Quand il fut sorti, elle demeura pensive. Le poids du monde l’écrasait et son désordre épouvantable. Elle essaya de se rendre compte, elle tira de petits papiers où elle avait inscrit des chiffres; toute sa misère apparaissait, en images obsédantes, avec l’atmosphère des choses sans issue.
Il y avait eu des jours où elle croyait qu’à la fin Bernard cesserait de boire et nourrirait sa famille. Il y avait eu des soirs où il était câlin, et alors elle s’oubliait dans cette espérance sans bornes qu’est l’amour. Maintenant, elle savait qu’il ne pouvait pas plus cesser d’aller chez le mannezingue que la Seine de couler sous les ponts. C’était comme ça, parce que c’était comme ça et cette raison, quand on l’a une fois bien comprise, est si forte qu’on ne cherche plus même à la combattre.
Et voilà! Elle avait un petit garçon aux yeux déjà chauves, aux joues pâles comme de la craie; quelque chose d’autre vivait en elle, qui viendrait à son terme, qui réclamerait du lait, des vêtements et de la sollicitude... Elle ne voyait aucune issue. Elle était mieux murée dans son sort qu’un prisonnier dans sa cellule. Si bien que, à la fin, elle coucha son visage sur la table et se mit à pleurer, jusqu’à ce que ses yeux lui refusassent les larmes.
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