Dans ce grand bain de nature, une sérénité, une acuité aussi, pénétrait la jeune fille. Les forces, autour d'elle, insinuantes, pressantes, l'accablaient; son sang grondait dans sa poitrine, comme le ruisseau sous l'herbe. Craintive, elle subissait la pesanteur de la folie végétale. Toute la forêt, le grand orchestre uniforme, sérieux, coupé de la vivacité des oisillons, du rire des petites bêtes éblouies de sécurité, toute la forêt récitait la même strophe de jeunesse.

Une illusion bizarre hantait Madeleine, lui faisait épier le sous-bois: il lui semblait qu'on la suivait. Par moments elle entendait comme un pas derrière elle, se retournait, ne voyait rien, restait inquiète, mais charmée.

—Tu n'entends pas quelqu'un marcher, nourrice? demanda-t-elle.

—Non, répondit la placide créature après avoir écouté une minute.

Brusquement Madeleine poussa un cri:

—Oh! le Paradis!

Enclose entre les futaies géantes, là vivait une solitude adorable où triomphaient les cryptogames, où, après l'ajourement des fougères hautes, de vie presque arborescente, venait la douceur épaisse des mousses, l'entassement des sporules sur le sol, une énorme bordure elliptique, tendre, d'ineffable monochronisme; et des pierres celtiques, sous l'âpre lichen, se dressaient mélancoliquement, hiéroglyphiquement, en mémoire de l'ancêtre sauvage. Au centre, une mare ronde étalait les algues, la lentille fine, sans un arbrisseau sur ses bords, parcourue de gerris mélancoliques. Des lueurs vives y reposaient, lentement balancées selon l'oscillation des feuillages. Puis, au fond, s'ouvrait la grotte d'une dryade, décorée du velours et de l'argent silvestre, et deux hêtres la dominaient, posés sur un monticule, leurs troncs envahis de mousse au nord, nus et bleuâtres au midi.

Madeleine, les narines tremblantes, un doigt levé naïvement, était la délicate déesse, innocente et éblouie, de la solitude. Derrière elle, comme une grosse nymphe comique, la nourrice gardait le silence, ouvrait la bouche largement.

Un daguet passa, dans sa grâce furtive, s'enfuit en froissant les fougères; un oiseau vocalisait intarissablement, très loin, dans une gamme grave et vive; d'autres chants plus sourds, plus intermittents s'épanouissaient; la large mère nature semblait miséricordieuse autant qu'opulente; un pic s'acharnait, abattait son bec lourd; des ailettes diaphanes vibraient dans les pénombres pleines de pluie lumineuse, et la jeune fille se perdait dans un rêve d'universelle croissance, croyait percevoir un peu de la vie, du mouvement des atomes sous l'écorce de l'arbre, dans le sein de la terre, se sentait elle-même en chemin d'épanouissement devant la beauté parsemée là, devant le souverain labeur, indomptable, qui rend l'âme modeste, remet au point la vanité humaine.

—Nourrice, dit-elle à voix basse, venez nous asseoir dans la grotte.