Redevenu neuf, il reprenait attention au paysage. De loin, il voyait déjà poindre les Corneilles. Alors, son cœur sauta. Le vieux monde intime ressuscita. Il se revit à l'adolescence, aux années larges, planant sur l'horizon démesuré de la Foi et de l'Espérance. Puis, son grand amour, cette Jeanne! Comment était-elle maintenant? Naguère encore elle était belle. Depuis deux ans, il ne l'avait vue. Le temps continuait-il à la respecter?
Un paysan, à l'orée d'une ferme, chantait, plus gai qu'une alouette. Pierre releva la tête. Tiens! Comme ce paysan ressemblait au roi Henri IV!
—Eh! monsieur, cria Laforge, c'est bien le château des Corneilles, là?
—Oui, m'sieur, répondit Henri IV.
Et il se remit à chanter, intarissablement.
Cependant, Pierre franchissait les grilles du château. Au moment décisif il reprenait son allure de personnage de banque et de politique. Le pas ralenti, il regardait les jardins. Brusquement, il poussa une exclamation. Sous une allée de chênes il venait de reconnaître son fils. Il n'était pas seul, Madeleine l'accompagnait. Tous deux s'avançaient.
—Tu ne m'avais pas prévenu! dit Jacques avec un ton de bonheur et de léger reproche.
—Je voulais te faire une surprise... Je n'ai pas réussi, voilà tout!
Il épiait Madeleine, la trouvait d'infinie grâce: elle ressemblait à la Jeanne de jadis. Un peu plus douce pourtant... Et Pierre comprenait l'amour de Jacques.
—Mon fils est bien heureux! finit-il par dire à Madeleine.