Cependant, dans l'intervalle, un peu avant son élection, un événement considérable était survenu chez Pierre, un fils lui naissait. Il coupa naturellement dans la blague paternelle d'hypothéquer ses vanités sur l'enfant, de rêver pour lui des revanches, et sa félicité se doublait de toute la rage qu'il devinait chez les Vacreuse. Cette rage était violente en effet. Jamais Jeanne ne complota si énergiquement contre Laforge. Mais les années coulèrent. Jeanne, qui commençait à désespérer, se sentit mère. Elle rêvait un garçon, un gaillard d'une envergure autrement puissante que Vacreuse! Mais, au jour de l'accouchement, sa déception fut dure: rien qu'une fille! N'importe! elle n'en était pas moins fière. D'ailleurs, tout espoir pour l'avenir n'était pas perdu. Elle était jeune, le destin pouvait lui accorder le fils dû.

Ces deux enfants reçurent alors une singulière éducation vindicative. On leur apprit en quelque sorte à haïr avant qu'ils pussent parler. Le petit Jacques, à l'âge de quatre ans, au seul nom de Vacreuse tremblait de tous ses membres. La petite Madeleine apprenait à confondre le nom de Laforge avec celui des cruelles créatures des contes de fées. Avec l'âge, Jeanne rendit cette exécration plus profonde dans le cœur de sa fille, mais le petit Laforge, au contraire, répugnait chaque année davantage à haïr qui que ce fût.

La guerre désastreuse passa sur la France; l'Empire croula. Pendant la période de Thiers et de l'ordre moral, l'étoile de Pierre pâlit devant celle de Jeanne. Des ministères conservateurs se succédèrent; Louis Vacreuse prononça quelques discours assez écoutés, présida plusieurs fois des commissions, et même faillit faire partie d'un ministère. Perdu dans la gauche, Laforge se voyait complètement annulé, s'affolait d'impuissance, mais l'accroissement considérable et continu de sa fortune lénifiait ses brûlures d'amour-propre.

IV

Jacques Laforge grandissait, orphelin, ayant perdu sa mère très jeune. Des exquisités se révélaient en lui, une douceur contemplative. La gâterie autoritaire de M. Laforge rendait les serviteurs humbles et craintifs; il n'y avait point là d'égaux, de frère, de sœur, pour susciter les querelles de l'enfance, réveiller les instincts de colère; la santé du petit le préservant, d'ailleurs, d'être fantasque ou despotique, aucune âpreté n'avait germé en lui.

On le laissait libre de jouer, de courir par la maison, par le vaste jardin, et naturellement grave, peu parleur, cela lui suffisait. Les bonnes plantes, les bêtes domestiques, les oiseaux, les insectes, le ciel capricieux de nos latitudes tenaient dans les souvenirs de Jacques la large place qu'ils tiennent aux âmes septentrionales éprises de nuances fines et de douceurs analytiques.

Le jardin ami le gardait tout l'été, servait à ses paisibles ébats, à ses menues contemplations. Ce furent d'abord des choses à sa taille: de grands lys blancs soufrés de pollen, des primevères, des myosotis, des pensées polychromes, des cinéraires poudrées à frimas. Puis les arbrisseaux eurent leur tour, toute la bordure des massifs, les aucubas, les buis, les vinetiers, les symphoricarpes aux baies blanches éclatant comme des pétards entre les doigts. De plante en plante l'enfant courait, butinait la moisson merveilleuse des formes fraîches de la vie végétale.

Au long des murs, entre les branches d'un cerisier étaient de grosses chenilles brunes; une carapace métallique glissait à ras du sol, le carabe, bête de proie au corselet dégagé. Des fourmis montaient, descendaient le tronc d'un marronnier, chargées de leur progéniture, du maillot blanc, plus gros qu'elles, où dort, du sommeil des métamorphoses, l'espoir de la race. Une coccinelle faisait une tache rouge sur une feuille; il la prenait au creux de la main, elle semblait morte, exhibait son ventre de cuir verni. Dans des coins perdus, plus sauvages, des lisières de pelouse, où l'humus était noir, l'ivraie couchée bien verte, des bêtes un peu terribles rôdaient parmi les mottes, se tenaient au sommet des tigelles; parfois, dans un affreux pullulement des stercoraires cuirassés de bleu, lents et lourds avec des parasites plein le dos.

Un petit ami qu'il avait étant mort subitement, Jacques, frappé d'une affliction immense, avait dû être arraché pour un temps à la campagne où des souvenirs trop frais lui faisaient saigner l'âme. Amené à Paris, il y prit les premiers éléments d'instruction. Son intelligence se compliqua des troubles de la science, de l'effroi qu'éprouve l'oisillon humain à ses premiers coups d'ailes dans l'abstraction, dans l'infini. Il aimait déjà le vertige qui accompagne certaines idées, cette défaillance du cœur que donnent les questions insolubles, la révélation fugace des beautés, toutes les échappées brusques sur l'Inconnu.

Il prenait une jouissance nouvellement entrée dans sa vie, le jeu du violon. Toujours la musique l'avait attiré. Un chant, la vibration d'une mélodie sur un instrument quelconque, le tenaient immobile, grave, avec une tumultueuse couvée de sentiments. Son père lui donna un professeur de piano à qui l'enfant arracha des leçons de violon. Rebuté d'abord des obstacles de l'instrument, Jacques crut perdre tout plaisir, toute poésie à tâtonner sur le clavier ou sur les cordelles, à chercher péniblement des sons qui jusque-là lui étaient venus de source; mais une récompense considérable l'attendait: la révélation de l'harmonie. Ses doigts ne s'abaissèrent plus en vain sur les touches, et chaque accord juste éveillait en lui la deuxième puissance de l'Art, le plaisir de tisser la trame précieuse des ondulations se pénétrant, se mêlant, se repoussant dans les lois divines de la beauté.