Le chasseur hésita, mais la tribu devait être pourvue de chair en abondance, car dédaignant la poursuite, il regarda s'éloigner la bête, ses pattes grêles, sa tête projetée en arrière, tout le bel organisme de course lancé dans les lueurs rougeâtres:
—Llô! Llô! fit-il, non sans sympathie.
Son instinct lui prédisait une approche d'ennemi fauve, quelque puissant félin en chasse et ses vœux allaient à l'herbivore. Effectivement, une demi minute après, un léopard surgit d'arrière le roc des Troglodytes, lancé en foudre, en bonds de guerre immenses. L'homme alors apprêta la sagaie et la massue, attentif, les narines au vent, les nerfs en tumulte. Le léopard passa comme une écume sur le fleuve, effacé bientôt dans les perspectives. L'oreille délicate du chasseur perçut plusieurs minutes encore sa course sur la terre molle:
—Llô! Llô! répéta-t-il, légèrement ému, dans une pose de défi grandiose.
Des minutes coulèrent, les cornes du Croissant déjà plus nettes; des bestioles frôlaient les buissons de la rive; de grands batraciens chantaient sur les plantes fluviatiles. L'homme savoura la simple volupté de vivre devant le luxe des grandes eaux, les pleuvotements des ombres et des clairs, puis il s'éloigna de nouveau, aux écoutes, son œil accoutumé aux pénombres épiant les embûches de la nuit.
—Hoï? murmura-t-il d'une voix interrogative et en se réfugiant dans l'ombre d'un buisson.
Un bruit de galop, vague d'abord, se rapprochait, se précisait. Le cerf élaphe reparut, aussi rapide mais moins précis dans sa fuite droite, en sueur, le souffle bref et trop sonore. À cinquante pas, le léopard, sans lassitude, plein de grâce, déjà victorieux.
L'homme s'étonnait, ennuyé de la prompte victoire du carnassier, avec une envie croissante d'intervenir, lorsque survint une péripétie redoutable. C'était, là-bas, à l'orée des érables, en plein dans la lueur lunaire, une silhouette massive, en qui, au profond rugissement, au bond de vingt coudées, à la lourde crinière, l'homme reconnut la bête presque souveraine: le Lion. Le pauvre cerf élaphe, fou d'épouvante, fit un crochet brusque et gauche, se replia, soudain se trouva sous les griffes tranchantes du léopard.
Une lutte brève, farouche, le sanglot du cerf agonisant et le léopard se tenait immobile, effaré: le lion approchait à pas tranquilles. À trente pas, il fit halte, avec un rauquement, sans se raser encore. Le léopard quaternaire, de taille haute, hésita, furieux de l'effort fait en vain, songeant à risquer la bataille. Mais la voix du dominateur, plus haute, trembla sur la vallée, sonnant l'attaque, et le léopard céda, s'en fut sans hâte, avec un miaulement de rage et d'humiliation, la tête fléchie vers le tyran. Déjà l'autre déchirait l'élaphe, dévorait par larges pièces cette proie volée, sans souci du vaincu qui continuait la retraite en explorant les pénombres de ses yeux d'or-émeraude. L'homme rendu prudent par le voisinage du lion, s'abritait scrupuleusement dans sa retraite feuillue, mais sans terreur, prêt à toute aventure.
Après quelques instants de dévoration furieuse, le fauve s'interrompit: du trouble, du doute parurent dans son attitude, dans le frisson de la crinière, sa scrutation angoisseuse. Soudain, comme convaincu, il saisit l'élaphe vivement, le jeta sur son épaule et se mit en course. Il avait franchi quatre cents coudées, lorsque émergea, presque à l'orée où naguère lui-même était apparu, une bête monstrueuse. Intermédiaire d'allure et de forme entre le tigre et le lion, mais plus colossale, souveraine des forêts et des savanes, elle symbolisa la Force, là debout sous les lueurs vaporeuses. L'homme trembla, ému au plus profond de ses entrailles.