Puis il s'immobilisa, solide, beau géant humain, héros des âges de lutte, la prunelle lucide. Le spelaea avança, se ramassant, calculant son bond. L'homme, d'une aisance merveilleuse obliqua, laissa passer le monstre, puis, au moment où il revenait, de biais, sa massue descendit comme un formidable marteau et des vertèbres craquèrent. Un rugissement arrêté net, la chute, l'immobilité brusque du colosse et l'homme répéta son cri de bataille, victorieux:

—Ehô! Ehô!

Il continuait toutefois à se tenir sur la défensive, redoutant quelque reprise, contemplant la bête, ses grands yeux jaunes ouverts, ses griffes longues d'une demi-coudée, ses muscles géants, sa gueule béante, pleine du sang du lion et de l'élaphe, tout ce miraculeux organisme de guerre au ventre très pâle sous le pelage jaune, ocellé de noir, des flancs et de la croupe, sous la ruisselante crinière brune. Mais il était bien mort, le felis spelaea, il ne devait plus faire trembler les ténèbres. L'homme se sentit dans la poitrine un grand bien-être, le gonflement d'un orgueil très doux, un élargissement de personnalité, de vie, de confiance en soi, qui le tint rêveur et nerveux devant les fleurs lumineuses de l'aube.

Les premières fanfares écarlates s'élevèrent sur l'horizon en même temps que la brise. Les bestioles de la lumière une à une ouvrirent leurs prunelles, les oiseaux préhistoriques pépièrent leur ravissement, tournés vers le Levant, leurs petites cornemuses enflées. Sous les brumes fines, le fleuve sembla d'étain d'abord, légèrement dépoli, puis les splendeurs de la nue s'y plongèrent, un monde frissonnant de nuances et de formes. Les cimes des grands peupliers et des petits grameus de la savane tremblèrent de la même ardeur de vie. Déjà l'astre survenait, plus haut que la forêt lointaine; ses rais passèrent sur la vallée, entrecoupés d'ombres d'arbres frêles et interminables. L'homme étendait les bras, dans une religiosité confuse, sans culte précis, percevant la Force des rayons, l'Eternité du soleil, l'Ephémère de sa propre personne. Puis, un rire lui vint, le cri de son triomphe:

—Ehô! Ehô! Ehô!

Et, sur le bord de la caverne, les hommes apparurent.

LA SÉPULTURE DE WANHÂB

Dans le crépuscule du soir, l'Astre transformé en brasier circulaire, les Vieillards surgirent de la caverne, suivis de de la horde mélancolique; deux guerriers jeunes portaient le squelette de Wanhâb, et la lueur rouge, sur le crâne pâle, à travers la cage thoracique tombait comme un symbole de haute angoisse, désuétude du jour vernal sur les ruines d'un être jeune disparu à jamais dans l'Abîme des métamorphoses. Tardive s'écouta la horde à travers la savane, et les sanglots sourds de l'épouse et de la mère coupaient la taciturnité de la scène.

Quand on atteignit l'Arbre-Sépulcre, quand les porteurs eurent escaladé la colline, on vit un vieillard se mettre auprès de Wanhâb, et tous attendirent sa parole, car il était renommé pour parler aux autres hommes. Et le vieillard se tint immobile quelque temps, laissant remonter des choses anciennes dans sa mémoire, les confuses synthèses acquises par sa race encore tout à la nature et n'ayant conçu aucun mystère au delà des formes matérielles:

—Hommes... Wanhâb fils de Djeb... né parmi nous... était un chasseur intrépide et un travailleur habile... l'urus, le léopard et l'hyène ont connu sa force... il a taillé les dépouilles de la bête et s'en est fait des vêtements et des armes... il a tiré des outils de la pierre bienfaisante... Hommes... Wanhâb fils de Djeb... est sorti de la vie... il ne chassera plus, il ne dépouillera plus la bête et ne tirera plus d'outils de la pierre bienfaisante... et parce que c'était un compagnon fidèle et sage... nous regrettons Wanhâb, fils de Djeb.