«… les publicains et les femmes de mauvaise vie entreront avant vous dans le royaume de Dieu.»

Lorsqu'ils m'ont demandé:

«Et celle-là? Nous ne la connaissons point. La chasserons-nous du royaume, où la voici dressée comme un pois de senteur qui a levé la nuit? Regardez ces manches qui lui pendent comme des loques de soie, ce visage où l'on est tenté de passer son doigt pour enlever le blanc, et ces yeux trop grands qui regardent tout d'un seul coup! Elle attend, des gens de campagne autour d'elle. On dirait une jument dans un troupeau de moutons, qu'on découvre silencieux et effarés, sur une butte de terre, le lendemain de l'inondation…»

J'ai répondu:

«Recevez-les parmi vous: c'est Madeleine, la fille perdue; et les autres se sont trouvés pris avec elle, dans la lumière, durant la dernière nuit humaine.»

I

Cette nuit-là, derrière un village, au clair de lune d'été, Madeleine attend Tristan pour la première fois. Il est parti d'une ferme éloignée dans les champs, à la chute du jour. Sur le pas de la porte, la tête inclinée dans la buée qui monte du soir, un enfant chantait en clouant un petit chariot. La lisière de la nuit frôlait silencieusement le météore sous le feuillage traînant des marronniers.

Les pieds dans l'herbe, à la barrière d'un verger profond, la fille perdue est une mince ombre bleue qui guette et se penche sur la nuit. Aussi loin qu'elle regarde des pelouses de rosée désertes scintillent obscurément. Elle se parle à elle-même:

«Je voudrais partir avec lui, s'il venait, dit-elle. Je voudrais recommencer le premier voyage que je fis, une nuit d'été, pour aller à la ville, lorsque j'étais une petite fille très pieuse. La grande voiture à bâche blanche des paysans se balançait entre les saules et les puits des jardins. Nous sommes passés sur les ponts et j'entendais l'eau invisible parler sous la traînée de brume. Tandis que j'imaginais lointaine, étrange, hors de la terre, la ville où nous allions, je me suis assoupie dans un demi-sommeil. Enveloppée dans des couvertures, j'ai senti glisser sur mes yeux, aux tournants, les branchages nocturnes; et, près de moi, jusqu'au matin, deux voix qui ne dormaient pas ont parlé tout haut du cheval, du pays et des astres. Puis la fraîcheur du jour m'a glacé les paupières comme de l'eau: la voiture est arrêtée aux portes de la ville mystérieuse où nous allons entrer; et, sur la route, un homme nous parle… Ses premiers mots, je me rappelle, avant de m'éveiller sont entrés dans mon songe. C'étaient d'abord des fleurs inconnues longtemps silencieuses et qui éclatent soudain l'une après l'autre comme une phrase. Puis cette phrase était sur la bouche séchée de quelqu'un d'immense qui s'était arrêté près de moi, épuisé de fatigue. Et, avec cette parole de songe, il m'offrait un royaume où des sources d'eau vive étanchent tous les désirs et toutes les soifs…»

*
* *