«Celle que j'ai rencontrée avec sa sœur aînée dans les jardins d'une ville, une nuit d'été. Comme je parlais plus doucement à l'aînée, parce que la plus petite m'attirait davantage, celle-ci qui ne disait rien est partie, et jamais on n'a su où elle s'était enfuie et jamais on ne l'a revue.—Ah! de celle-là est-ce que je n'ai pas tout eu?
—Malheureuse, dit Madeleine, sans lever la tête, malheureuse, par un soir comme celui-ci, l'âme qui ne s'est pas détachée, malheureuse celle qui n'a pas risqué le départ admirable!
—Et pourtant, poursuit le paysan, je me suis approché, certains soirs tragiques, de ce que j'ai tant cherché, je me suis approché de l'âme jusqu'à l'entendre battre contre mon cœur: «Un dimanche matin,—me racontait une jeune femme,—dans la maison de campagne où nous étions seules avec des enfants, le plus petit s'est fait couper les doigts dans une machine. Parce qu'il avait désobéi et craignant d'être grondé par sa mère, il se cachait en disant: Je me suis marché sur la main. Mais au soir, nous avons compris, lorsque, raidi de fièvre, il était déjà perdu…» Et j'imaginais, dans la maison des femmes, cette mort enfantine, la nuit: je sentais, au contact de cette chose monstrueuse, leur âme palpiter.»
Alors Madeleine se tourne vers lui. A mesure qu'elle lève la tête, la clarté de songe modèle sous son grand chapeau, comme avec une main, le fin visage de marbre. De ses doigts qui brûlent, embarrassés dans son écharpe, elle touche la main du paysan appuyée dans l'herbe. Elle dit, avec ce lent sourire qui désolait les hommes à force de douceur:
«Je connais des soirs de fête, mon ami, plus tragiques encore. La servante allume çà et là des feux sur le mur; des ombres passent et le désir de je ne sais quelle autre fête sans fin vous arrête sur le pas de la porte comme un vertige soudain.
«Je connais au retour des parties de plaisir, ces gonflements de cœur pareils à de chaudes vagues sanglantes qui vous détachent. Le bruit des pas fatigués semble creuser le chemin d'ombre. Certains marchent dans les champs qui bordent la route; et l'on voit, par instants, leurs visages entre les branches, à la clarté de la lune. Conversations à voix basse… L'enfant qui s'est aperçu, durant la journée de plaisir, qu'il aimait la femme de son frère, marche silencieusement, plein de détresse, et soudain, bute dans l'ombre et se fait mal; alors incapable de lutter davantage il s'appuie contre l'épaule de l'aîné qui le relève, et sanglote longuement.
«Et encore: l'instant du départ, aux beaux jours d'été, lorsque, les volets accrochés à la porte vitrée, les malles déjà parties, avant de fermer à clef la dernière porte, on se penche dans le vestibule obscur pour écouter la voix sourde et merveilleuse qui appelle.
«Oh! mon ami, tous mes amants m'ont ennuyée. Ce sont tous gens d'ici qui se sont ruinés à chercher des fêtes où je ne fusse jamais allée. Mais avec vous, qui gardez à votre vêtement l'odeur humide des chemins nocturnes, je partirai pour un voyage nouveau. Je connaîtrai les salles obscures de vos domaines, avec les grands lustres jaunes qui pendent des poutres: après la moisson, les paysans, n'est-ce pas? se préparent la nuit pour des noces et des fêtes. Et le jour venu, dans la fumée verte qui monte des enclos villageois, les enfants ravis d'une joie parfaite, tournoient en des jeux pleins de cérémonies.»
Cependant, derrière eux, dans les vitres de la maison abandonnée, flambent toutes les lueurs de la nuit. Soir des noces! Comme une jeune femme qu'on attend sort d'entre les arbres où elle s'était cachée, la douce maison lourde s'est éclairée dans ses massifs. Appuyée au bas de la voie lactée, la grande vitre s'enflamme; et l'on pense à une baie mystérieuse ouverte sur une autre aurore. Alors, pareils à deux nouveaux époux, qui n'ont pu supporter le bonheur sans démence, Madeleine et Tristan s'enfuient. Elle marche près de lui; l'haleine de ses paroles pressées semble plus douce qu'un bras de femme autour du cou; on la devine encore au loin, tournant vers lui ses beaux yeux invisibles. Puis, une vague de la nuit, plus obscure que les autres, déferle et les emporte.