—La Colombière!… Nous imaginions trois fermes en ruine autour d'un colombier perché sur une côte, avec des milliers de pigeons qui se seraient envolés à notre approche… Pas du tout! C'est une petite ville rouge et blanche alignée proprement sur la route…
—Nous pensions voir des paysans, disait un autre. Il en passe quelquefois en voiture, qui ne s'arrêtent jamais!
Et moi je répondais:
—Prenez patience. Quelque jour, nous irons ensemble au hameau des Chevris. Vous verrez: il n'y a qu'une vieille ferme grise derrière des barrières blanches et la maison d'école où j'ai passé mon enfance, en pension chez l'instituteur. Je vous ferai connaître Beaulande et sa femme, les fermiers des Chevris.
—Je n'y compte guère, disait Françoise. Et, soulevant le rideau de la fenêtre, en se penchant un peu, elle regardait au loin curieusement… Je regarde où vont les voitures des gens de campagne.
Et elle «regarda» ainsi jusqu'au jour où Jean Meaulnes, le fils du maître d'école des Chevris, nous écrivit enfin:
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«J'irai demain vous chercher en voiture avec Beaulande.
«Beaulande a bien changé depuis que tu l'as connu. Il boit. Le peu d'argent qu'il a gagné lui a tourné la tête. Il veut mettre son plus jeune fils Claude en pension à Paris. Sa femme se désole, le petit n'y tient guère et Beaulande a pensé à toi pour les convaincre. Car on parle toujours de toi, ici; on se rappelle le temps où tu passais dans la cour de la ferme comme un petit seigneur, avec ta blouse noire et ton grand col blanc.
La mère Beaulande me répétait l'autre jour: «il y a quinze ans de cela, mais je le vois encore. Il avait dans les neuf ans. Il s'appuyait contre un chenet, et il m'a dit tout d'un coup, après m'avoir longtemps regardée tourner dans la maison:—Madame Beaulande!—Quoi donc, mon mignon!—Vous êtes bien comme une espèce de reine!…» Et elle riait encore comme alors, la tête en arrière, d'un grand rire tranquille.
«Elle aussi a beaucoup changé, pourtant, et vieilli. On raconte, je ne sais pourquoi, que la mauvaise conduite de Beaulande lui a dérangé la tête et qu'elle est un peu folle.
«Dis bien à Isabelle et à Françoise, pour qu'elles n'aient pas de déception, que les paysans ne ressemblent guère à ce qu'elles imaginent, et que, d'ailleurs, personne au monde ne peut se vanter de les connaître.»
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Ce fut une belle promenade en voiture, par les chemins de traverse. Nous nous enfoncions, par instants, sous les branches des haies, et les roues grinçaient dans le sable fin des ornières. Françoise disait qu'il lui semblait, dans les allées d'un immense jardin, voyager sous les arbres.