Il se nommait Davy. Je l'avais connu, à quinze ans, au lycée de B., où j'ai préparé—dix mois—le concours de l'Ecole Navale. Il devait être fils de pêcheur ou de matelot. Il portait, à la promenade, une pélerine trop courte, comme nous tous, mais la sienne laissait passer deux énormes mains gourdes et gonflées.

Il était peu remarquable. A voir sa petite tête basse et son corps d'adolescent, vous n'eussiez pas deviné sa vigueur extraordinaire. Sa laideur même était insignifiante. Il avait les traits courts et la bouche avancée, comme un poisson; des cheveux sans couleur qu'il lissait avec sa main lorsqu'il était perplexe…

J'ai vécu longtemps près de lui sans le voir. Il était vétéran dans ce lycée où j'arrivais. Il fréquentait un groupe où je n'avais nulle envie d'entrer. C'était une dizaine d'anciens mousses de «La Bretagne», grossiers et taciturnes, préoccupés seulement de fumer en cachette. Ils ne s'appelaient entre eux que par leurs sobriquets: La Bique, Coachman, Peau-de-Chat… Et lorsque, pour la première fois, je m'adressai poliment à Davy: «Dis donc, Davy, s'il te plaît…» il me regarda d'un œil morne, et, se frottant d'une main la peau du visage qu'il avait fort déplaisante, il me donna ce renseignement:

—On ne m'appelle pas Davy; mon nom, c'est Peau-de-Chat.

Puis, se tournant vers son voisin, il se prit à rire lourdement.

Longtemps, j'évitai de lui parler. Je l'apercevais parfois dans un groupe, faisant des tours de force ou donnant à la ronde des claques, avec ses larges mains molles qui faisaient rire tout le monde. Il semblait aimer sa misère. Je lui en voulais de n'être pas plus malheureux. Et je passais les récréations avec des externes distingués qui m'interrogeaient sur Paris, les théâtres…

Vers le mois de mai, Davy qui travaillait son examen avec application fut classé premier, en même temps que moi, dans une composition, française ou latine, je ne me rappelle pas. Ceci nous rapprocha. Parfois, en étude, il venait comparer sa version à la mienne; et nous causions un instant. Il n'était pas satisfait comme je l'avais cru. Il avait, comme tous les autres, l'immense désir d'être un jour officier de marine, mais il n'espérait pas y parvenir. Je n'ai même jamais vu de jeune homme à ce point dépourvu d'espérances. Il parlait de lui-même avec un mépris absolu. Et lorsque je lui faisais quelque éloge, il avait une façon de hocher la tête et de souffler du nez… Pourtant je lui ai connu aussi des instants d'abandon, des gestes pleins de douceur et de gaucherie; il faisait l'aimable, le plaisant; il disait de petites phrases bêtes qui le rendaient tout à fait ridicule.

De ces conversations, maintenant que je sais ce qu'il est advenu de Davy, maintenant, je cherche vainement à retrouver quelques bribes. Nous ne parlions qu'examens et compositions. Il ne me serait pas venu à l'idée de lui parler d'autre chose. Et cependant il me reste, de ces mois d'été 1901, deux ou trois souvenirs que je veux fixer ici pour mon inquiétude et pour mon regret…

Le matin, de très bonne heure, nous descendions dans la cour, et l'on nous accordait une courte récréation avant de rentrer en étude. C'était une petite cour pavée, tout entourée de murs. A cette heure, le soleil n'y donnait pas encore. Nous étions plongés dans une ombre glacée. Mais sur le toit voisin de l'Hôtel des Postes, nous apercevions, en levant la tête, les fils du télégraphe bleuis, dorés, rougis par le soleil levant et qui tremblaient sous le chant de mille petits oiseaux.

Personne ne criait ni ne jouait. Certains fumaient une cigarette, cachée dans le creux de leur main, au fond de leur poche, et se promenaient de long en large sous le préau; les autres s'entassaient auprès d'un portail condamné, dans une sorte de trou formé par une brusque descente qui mettait la cour de niveau avec la rue voisine. On s'asseyait, les jambes pendantes, sur les parapets de ce trou, sur les crochets de fer qui condamnaient le portail. On ne voyait pas dans la rue, mais parfois, contre les battants, tout près, tout près de soi, on entendait le pas de quelqu'un qui s'éloignait…