Par le mouvement du navire, la proportion de tangage ou de roulis, je savais immédiatement que le Firecrest avait changé sa position par rapport au vent, et je venais sur le pont modifier l'angle de la barre du gouvernail.
22 juin.—Bonne brise N. cap. W. S. W., froid et nuageux. Suis sur les grandes profondeurs et la Fosse de Monaco plus de 6.000 mètres. A midi, au loch, 80 milles et demi. Position par calcul d'heure et ex-méridien. Latitude 30° 41′ N., longitude 21° 3′ W., calme toute la journée et la nuit. M'occupe tout l'après-midi à trouver les solutions des problèmes d'échecs du journal anglais le Field.
23 juin.—Légère brise nord. Cap sud-sud-ouest, Firecrest se gouverne lui-même depuis quatre jours. Voile de cape se déchire, hisse grand'voile et en gouvernant avec le pied passe tout l'après-midi à réparer l'avarie. Mes voiles s'usent si rapidement que je me demande si j'aurai assez de fil, d'aiguilles et de toile pour les réparer. Mais qu'importe!… J'utiliserai mes couvertures et je souris malgré moi en pensant à la stupéfaction des New-Yorkais s'ils voyaient entrer dans leur port un petit yacht français ayant, en place de voiles, des couvertures de toutes les couleurs. Au loch, à midi, 37 milles un quart.
24 juin.—Nuit très calme, légère brise du nord-ouest, monté en haut du mât pour changer la poulie d'une balancine. Très occupé, ce dimanche, par des travaux de propreté et le nettoyage du bateau; essayai les pompes, et constatai que le Firecrest n'avait pas fait d'eau depuis mon départ. Me rasai avec de la crème sans employer d'eau ni de savon. C'était le premier jour depuis Gibraltar, et je passai un dimanche fort agréable, travaillant sans vêtement sur le pont, me baignant dans le chaud soleil de juin.
25 juin.—Légère brise du nord, route W.-S.-W. J'aperçois de nombreuses méduses tricolores que les Anglais appellent portuguese men of war. Ce sont des masses gélatineuses qui portent à leur partie supérieure un écran en guise de voiles.
Je suis maintenant à dix-neuf jours de Gibraltar et j'ai couvert plus du quart de la distance vers New-York.
26 juin.—Légère brise nord-est; utilise ma trinquette-ballon comme un spinnaker et barre toute la journée. Le soleil est presque au zénith, à midi, et vers le soir je souffre d'un violent mal de tête, commencement d'insolation. Au loch, à midi, 62 milles.
27 juin.—Légère brise N.-E., je répare deux trinquettes déchirées. Calme presque plat tout l'après-midi. Le Firecrest fait à peine un nœud, mais je ne m'en soucie guère. La vie est belle, allongé sur le pont, sous le soleil des tropiques.
28 juin.—Légère brise E. Je remarque, pour la première fois, trois gros poissons dans le sillage du navire. Ce sont des daurades (coryphoenae hippuris des naturalistes) que les Portugais appellent dorado et les pêcheurs anglais improprement dolphins. J'admire leurs couleurs éblouissantes, qui changent du bleu électrique au vert.
1er, 2 et 3 juillet.—Forts vents du sud et sud-ouest, pluie, nombreux grains; la mer est très dure et hachée et me rappelle le golfe du Lion. Je fais route plein sud cherchant à retrouver les vents alizés.