«Malgré toutes ces précautions, la fièvre prit à Mendoce, et sur la fin de la journée l'hémorragie augmenta. Le chirurgien lui déclara alors que le mal était sans remède, et l'avertit que s'il avait quelque chose à dire à son ami ou à dona Théodora, il n'avait point de temps à perdre. Cette nouvelle causa une étrange émotion au Tolédan: pour don Fadrique, il la reçut avec indifférence. Il fit appeler la veuve de Cifuentes, qui se rendit auprès de lui dans un état plus aisé à concevoir qu'à représenter.
«Elle avait le visage couvert de pleurs, et elle sanglotait avec tant de violence, que Mendoce en fut fort agité: «Madame, lui dit-il, je ne vaux pas ces précieuses larmes que vous répandez: arrêtez-les, de grâce, pour m'écouter un moment. Je vous fais la même prière, mon cher Zarate, ajouta-t-il en remarquant la vive douleur que son ami faisait éclater; je sais bien que cette séparation vous doit être rude; votre amitié m'est trop connue pour en douter: mais attendez l'un et l'autre que ma mort soit arrivée, pour l'honorer de tant de marques de tendresse et de pitié.
«Suspendez jusque-là votre affliction: je la sens plus que la perte de ma vie. Apprenez par quels chemins le sort qui me poursuit a su cette nuit me conduire sur le fatal rivage que j'ai teint du sang de mon ami et du mien. Vous devez être en peine de savoir comment j'ai pu prendre don Juan pour don Alvar: je vais vous en instruire, si le peu de temps qui me reste encore à vivre me permet de vous donner ce triste éclaircissement.
«Quelques heures après que le vaisseau où j'étais eût quitté celui où j'avais laissé don Juan, nous rencontrâmes un corsaire français qui nous attaqua: il se rendit maître du vaisseau de Tunis, et nous mit à terre auprès d'Alicante. Je ne fus pas sitôt libre, que je songeai à racheter mon ami. Pour cet effet, je me rendis à Valence, où je fis de l'argent comptant; et sur l'avis qu'on me donna qu'à Barcelone il y avait des Pères de la Rédemption qui se préparaient à faire voile vers Alger, je m'y rendis; mais avant que de sortir de Valence, je priai le gouverneur don Francisco de Mendoce, mon oncle, d'employer tout le crédit qu'il peut avoir à la cour d'Espagne pour obtenir la grâce de Zarate, que j'avais dessein de ramener avec moi et de faire rentrer dans ses biens, qui ont été confisqués depuis la mort du duc de Naxera.
«Sitôt que nous fûmes arrivés à Alger, j'allai dans les lieux que fréquentent les esclaves; mais j'avais beau les parcourir tous, je n'y trouvais point ce que je cherchais. Je rencontrai le renégat catalan à qui ce navire appartient: je le reconnus pour un homme qui avait autrefois servi mon oncle. Je lui dis le motif de mon voyage, et le priai de vouloir faire une exacte recherche de mon ami. «Je suis fâché, me répondit-il, de ne pouvoir vous être utile: je dois partir d'Alger cette nuit avec une dame de Valence qui est l'esclave du dey.—Et comment appelez-vous cette dame, lui dis-je?» Il répartit qu'elle se nommait Théodora.
«La surprise que je fis paraître à cette nouvelle apprit par avance au renégat que je m'intéressais pour cette dame. Il me découvrit le dessein qu'il avait formé pour la tirer d'esclavage; et comme en son récit il fit mention de l'esclave Alvaro, je ne doutai point que ce ne fût Alvaro Ponce lui-même. «Servez mon ressentiment, dis-je avec transport au renégat: donnez-moi les moyens de me venger de mon ennemi.—Vous serez bientôt satisfait, me répondit-il; mais contez-moi auparavant le sujet que vous avez de vous plaindre de cet Alvaro.» Je lui appris toute notre histoire, et lorsqu'il l'eût entendue; «C'est assez, reprit-il; vous n'aurez cette nuit qu'à m'accompagner: on vous montrera votre rival, et après que vous l'aurez puni, vous prendrez sa place, et viendrez avec nous à Valence conduire dona Théodora.»
«Néanmoins mon impatience ne me fit point oublier don Juan: je laissai de l'argent pour sa rançon entre les mains d'un marchand italien, nommé Francisco Capati, qui réside à Alger, et qui me promit de le racheter s'il venait à le découvrir. Enfin la nuit arriva; je me rendis chez le renégat, qui me mena sur le bord de la mer. Nous nous arrêtâmes devant une petite porte, d'où il sortit un homme qui vint droit à nous, et qui nous dit, en nous montrant du doigt un homme et une femme qui marchaient sur ses pas: «Voilà Alvaro et dona Théodora qui me suivent.»
«A cette vue je deviens furieux; je mets l'épée à la main, je cours au malheureux Alvaro, et, persuadé que c'est un rival odieux que je vais frapper, je perce cet ami fidèle que j'étais venu chercher. Mais, grâces au ciel, continua-t-il en s'attendrissant, mon erreur ne lui coûtera point la vie, ni d'éternelles larmes à dona Théodora.
«—Ah! Mendoce, interrompit la dame, vous faites injure à mon affliction; je ne me consolerai jamais de vous avoir perdu; quand même j'épouserais votre ami, ce ne serait que pour unir nos douleurs; votre amour, votre amitié, vos infortunes, feraient tout notre entretien.—C'en est trop, Madame, répliqua don Fadrique; je ne mérite pas que vous me regrettiez si longtemps: souffrez, je vous en conjure, que Zarate vous épouse, après qu'il vous aura vengée d'Alvaro Ponce.—Don Alvar n'est plus, dit la veuve de Cifuentes; le même jour qu'il m'enleva, il fut tué par le corsaire qui me prit.
«—Madame, reprit Mendoce, cette nouvelle me fait plaisir; mon ami en sera plus tôt heureux: suivez sans contrainte votre penchant l'un et l'autre. Je vois avec joie approcher le moment qui va lever l'obstacle que votre compassion et sa générosité mettent à votre commun bonheur. Puissent tous vos jours couler dans un repos, dans une union que la jalousie de la Fortune n'ose troubler! Adieu, Madame, adieu, don Juan; souvenez-vous quelquefois tous deux d'un homme qui n'a rien tant aimé que vous.»