Dans un autre endroit, monsieur Dacier dit: «Les Parques se servaient de deux sortes de laines, de blanche et de noire. Elles employaient la blanche pour filer une vie longue et heureuse, et l'autre pour filer des jours malheureux et de peu de durée: ou plutôt (ajoute-t-il) elles filaient des laines qu'elles tiraient des paniers qui étaient à leurs pieds, et dans lesquels il y avait des fusées noires et des fusées blanches. Elles mêlaient ces laines en filant lorsque la vie des hommes était mêlée, c'est-à-dire que, pour marquer un malheur qui devoit arriver, elles prenaient de la laine noire, qu'elles quittaient pour se servir de la blanche lorsque ce malheur devait finir. Enfin, quand un mortel touchait à son dernier moment, et qu'Atropos se préparait à donner le coup de ciseau, le fil devenait tout noir.»

En lisant ce que je viens de rapporter, je m'arrêtais de moment en moment, et tâchais de me faire une image du travail des Parques; mais la confusion des idées qui s'offraient là-dessus à mon esprit m'assoupit peu à peu, et donna la nuit occasion à un songe fort singulier. Je rêvai que j'étais au haut des cieux, dans une salle qui ressemblait au magasin d'un marchand de draps: j'y voyais tout autour des rayons sur lesquels il y avait une infinité de paquets de filasse et d'écheveaux de fils et au bas une grande quantité de vases de différentes grandeurs et qui me paraissaient d'une matière transparente, et semblable à celle de ces boules de savon que les enfans font pour s'amuser. La salle était vaste et bien éclairée; les étoiles du firmament lui servaient de plafond.

Tandis que je regardais de tous mes yeux cette salle céleste, les trois Parques y parurent subitement, sans que je visse par où elles y étaient entrées. Elles avaient la forme de trois petites vieilles, sèches et laides à faire peur. Elles ne firent pas semblant de m'apercevoir, et commencèrent à s'entretenir, sans prendre garde à moi, qui entendis leur conversation.

A mon réveil, trouvant mon songe assez plaisant, j'entrepris de l'écrire pendant que les images en étaient récentes. Voici à peu près quel fut l'entretien des Parques.

UNE JOURNÉE DES PARQUES
DIVISÉE EN DEUX SÉANCES

SÉANCE PREMIÈRE

CLOTHO, LACHESIS, ATROPOS.

LACHESIS. Holà! filles de Jupiter et de Thémis, Atropos, Clotho, venez, mes sœurs; mettons-nous à l'ouvrage: il est temps, ce me semble, de commencer la journée.

CLOTHO. Oh, pour cela, oui! Le nectar que nous venons de boire à la table des immortels nous a un peu amusées; mais nous en reprendrons notre travail avec plus d'ardeur.

LACHESIS. Vous avez raison. Ça, Clotho, préparez la quenouille; mes doigts ne demandent qu'à tourner le fuseau. Filons, filons!