CLOTHO, apportant un écheveau. Cette petite botte de fils parisiens va nous amuser quelques moments.

ATROPOS. Que vous me faites du plaisir, ma chère Clotho, en m'apportant ces fils! Je suis charmée quand j'expédie des habitants de Paris.

LACHESIS. Et c'est ce qui nous arrive tous les jours.

CLOTHO. Je vous livre d'abord ce philosophe chimiste, qui, se voyant parvenu à son quatorzième lustre, a rompu tout commerce avec ses amis, et s'est renfermé dans son laboratoire pour n'en plus sortir: il ne veut plus voir personne qu'une gouvernante qui a soin de lui depuis trente ans: il s'ennuie, dit-il, de vivre; et quoiqu'il se porte à merveille, il se tient toujours au lit comme un malade qui se croit près de sa fin.

LACHESIS. Ce pauvre philosophe s'est brûlé le cerveau en faisant ses opérations chimiques.

ATROPOS, coupant le fil. Puisque la vie n'est plus qu'un fardeau pour lui, je veux bien par pitié l'en délivrer.

CLOTHO, tirant un autre fil de l'écheveau. Tandis que vous êtes si pitoyable, tirez de peine ce malheureux bourgeois, qui, s'étant toujours trouvé dans l'indigence, a depuis peu enterré son frère qui lui a laissé deux cent mille francs en bonnes espèces. Peu s'en est fallu que la joie de recueillir une si riche succession ne lui ait troublé l'esprit, et il serait moins à plaindre qu'il n'est si ce malheur lui était arrivé.

LACHESIS. D'où vient donc...?

CLOTHO. C'est qu'il ne sait ce qu'il doit faire de son argent: la crainte de le mal placer l'agite sans cesse; il n'a pas un moment de repos, rien ne lui paraît sûr: c'est un garçon bien embarrassé.

ATROPOS, coupant. Je vais par charité mettre fin à son embarras.