XLVI
DANTE ET VIRGILE
La commémoration a ramené l’attention universelle sur le visage de Dante, qui exprime si bien la sévérité et le malheur. Réfléchissant à mon tour sur cette Épopée qui nous élève à son ciel ascétique en partant des profondeurs, je voulais comprendre pourquoi, dès les premiers tercets, nous partons d’un pas assuré, comme en une forêt la puissance des arbres annonce le sol ferme et le dos vierge de la terre. Il n’y a plus ici de convention ; nature intacte. Loin de la ville raisonnable et perfide. Ici c’est le courage qui fait la route ; et ce rythme l’annonce assez, qui fait trois pas et regarde. Je veux suivre ce guide sûr, ce mulet aux jambes sèches.
Ce que je vois ? L’humain et moi-même ; le pire et le meilleur, et le passable aussi, de ce monde humain, sans aucun de ces convenables arrangements qui font horreur. Mais cet enfer donne espérance, par le juste spectacle ; déjà purgatoire, et reflet du ciel des pensées, par le juste spectacle ; ce que ce rythme fort nous promet. Ne t’arrête qu’un moment, dit-il ; ce n’est ici qu’un chemin et passage. Qui se regarde se juge ; qui se juge se sauve. Tout examen de conscience est ici enfermé. Descendre pour remonter. Tout ce qui m’est si près, tout ce qui est moi, en spectacle et comme reculé et séparé. Par le secours du poète. Dante suit Virgile, et je les suis l’un et l’autre, comme la chèvre suit la chanson du chevrier.
Ce monde des enfers et des ombres fut toujours l’image fidèle des pensées humaines, et des passions sans consistance qui semblent d’abord les porter. Ulysse, à ce festin qu’il offre aux âmes, ne voyait accourir que des ombres maigres et affamées. C’était le temps où l’homme passionné se déchargeait un peu de fureur et de crainte par la fiction du dieu extérieur, tantôt loin, tantôt près, et voyageant sur les nuages. Immense progrès déjà. Car le peuple enfant et fétichiste est doux, pieux, dévoué, inhumain, bestial selon l’humeur et l’occasion, sans aucun jugement sur soi ; aussi ne se souvient-il point à proprement parler, mais plutôt il recommence. Au lieu que les dieux d’Homère, aux formes brillantes, étalent assez bien au regard ces apparences sans corps qui sont Jalousie, Vengeance et Gloire. L’ombre d’Achille ainsi considère sa vie comme un vain mélange des éléments. « J’aimerais mieux être un valet de ferme sur la terre, qu’être Achille parmi les ombres. » Telle est la première Éthique, un peu au-dessus du désespoir, quoique sans espérance ; car le vrai désespoir est sans aucune réflexion. Ici la Fatalité règne encore ; elle est du moins jugée.
Quand Virgile descend aux enfers à son tour, tenant en main le rameau d’or, et conduit par la Sybille Italique, les Ombres, passions mortes, sont déjà autrement rangées. Politiquement, à la Romaine. D’après un avenir de conquêtes ; d’après le lien des causes et des effets. Non plus caprice extérieur, selon les intrigues des dieux ; mais inflexible détermination, où l’espérance de chaque être se trouve prise et d’avance écrasée. Quelle revue que celle de ces armées romaines non encore existantes, et déjà mortes ! Et ce Marcellus, espoir de l’empire, mort prématurément ; déjà mort en sa fleur, avant même d’être né. « Tu seras Marcellus ; à mains pleines jetez des lis. » C’est le plus haut tragique, à ce moment de la réflexion où, la Fatalité capricieuse étant vaincue, l’inflexible Nécessité se montre. Ainsi Virgile peignait ses fresques immobiles.
La troisième Épopée est de Jugement et de Liberté. Non publique, mais privée. Non de Destin, mais de crime, châtiment, purification et salut. C’est le moment de la faute, du remords et du repentir. Tous les dieux aux enfers, l’humain sur les pentes, la lumière sur les cimes. Lumière, seule justice. Chacun jugé par soi, comme Platon avait osé dire ; mais la foi Platonicienne se jouait ; et Socrate mourant n’était assuré que de lui-même. Le mouvement épique ne tirait pas encore les foules vers cette Justice qui n’est que lumière. L’Épopée Dantesque nous trouve assis et rêvant sur les marches de quelque temple de Minerve. Trop heureux de ne plus croire à rien. Mais ce mouvement humain ne peut pas s’arrêter là. Aussi le premier appel du guide à l’anguleux visage nous met aussitôt debout.
XLVII
DU PEUPLE JUIF
Les Grecs composaient et conciliaient, par cette prudence politique qui ressort de tous leurs écrits. Même dans l’existence Homérique ils se trouvent séparés du destin par un peuple de dieux intermédiaires, d’où un retard dans l’accomplissement, qui laisse respiration. Et ces fictions représentent assez bien notre pratique ; car que faisons-nous jamais, que gagner du temps sur les nécessités extérieures, qui finiront par vaincre ? Cette sagesse s’exprime presque chrétiennement dans la résignation stoïcienne qui compose le devoir quotidien et l’étroit et suffisant passage pour nos actions avec une fatalité invincible.
La liberté, de sa nature infinie et miraculeuse, s’est trouvée posée au milieu même du peuple Juif, parce que le destin y était immédiat et comme irrespirable. Je conseille de lire la Bible d’un seul trait, en vue de contempler une existence impossible. Depuis la Genèse ce n’est toujours qu’une création sublime, violente, absolument arbitraire au regard de l’existence humaine, qui est chétive et comme néant. Je n’y vois point d’espérance, ni aucun essai d’industrie ou de vraie politique, mais seulement une prompte obéissance, qui n’arrive pourtant pas à courir aussi vite que le châtiment. Toutes les fautes sont égales au regard de l’Absolue Volonté. Les enfants de la faute sont maudits avant de naître. La lettre règne. La guerre y est métaphysique. Chacun des combattants accomplit la volonté de Dieu pour sa part. C’est ce qu’annonce le sacrifice d’Abraham ; mais je trouve dans l’Exode une plus forte image de la nécessité : « Lorsque Moïse élevait sa main, Israël était le plus fort ; et lorsqu’il baissait sa main, Amalek était le plus fort. Les mains de Moïse étant fatiguées, ils prirent une pierre qu’ils placèrent sous lui, et il s’assit dessus. Aaron et Hur soutenaient ses mains, l’un d’un côté, l’autre de l’autre ; et ses mains restèrent fermes jusqu’au coucher du soleil. » Ces hommes ont contemplé l’Éternel. Aussi la plainte de Job ne cesse pas d’adorer.
Voltaire n’a pu surmonter cette idée écrasante, qui est pourtant vraie, car tel est bien notre destin à tous, dès que nous l’acceptons. Et dès qu’un homme croit fermement qu’il ne peut plus marcher, comment ferait-il un seul pas ? D’où devait naître, en ce peuple couché, l’idée antagoniste : « Prends ton lit, lève-toi, et marche. » Les miracles furent possibles cette fois-là, par l’excès du désespoir. Et, parce que la volonté de l’homme était frappée en son centre, étant privée absolument, systématiquement de cette foi en elle-même sans laquelle elle n’essaie même pas, ici devait se faire la résurrection, par la foi elle-même. Idée infinie ; car celui qui pense à la limite ne se pense plus libre, et perd tout. Donc un autre absolu, d’autres possibles, d’autres relations, une autre vie. Par rapport à quoi l’Immense Existence devait paraître enfin ce qu’elle est, inexplicable en soi, inexorable, mais aussi sans aucune volonté mauvaise ou bonne, sans aucun décret mauvais ou bon. Les miracles de la foi mettaient le terme aux miracles de la nature ; le destin était déchu de son rang. Ces idées se dessinent ; on les trouvera en clair dans Descartes : mais il s’en faut de beaucoup qu’elles gouvernent en la plupart des hommes. Bien plutôt, dès que la nécessité montre un visage humain, comme dans la guerre et dans tout ce qui s’y rapporte, les hommes reviennent aisément à l’ancien Dieu. Abraham lie tristement son fils. Aaron et Hur soutiennent les mains de Moïse.