C’était donc une grande idée, la plus grande et la plus féconde peut-être, que celle des atomes dansants, petits corps sans pensée aucune, n’ayant que dureté et forme, les uns ronds, les autres crochus, formant par leur mécanique tous ces spectacles autour de nous, et nos corps mêmes, et jusqu’à nos passions. Car le grand Descartes, et Spinoza après lui, et encore mieux, sont allés jusqu’à cette réflexion décisive que, même en nous, même ramenées à nous, nos passions sont comme les orages, c’est-à-dire des flux, des tourbillons, des remous d’atomes gravitant et croulant, ce qui ruinait leurs brillantes preuves. Et telle est la seconde étape de la sagesse matérialiste. Après avoir nié le « Dieu le veut » et le présage ou signe dans les cieux, l’homme en colère arrive à nier le « je le veux », et à se dire : « ce n’est que fièvre et chaleur de sang, ou force sans emploi ; douchons-nous, ou manions des poids. »
Mais qui ne voit, dans ces hardies suppositions et dans ces perceptions nettes, la plus belle victoire de l’esprit ? Pratiquement nul n’en doute. Penser, réduire l’erreur, calmer les passions, c’est justement vouloir, et vaincre l’aveugle nécessité en même temps qu’on la définit. Je sais qu’il y a plus d’un piège ; et il arrive que celui qui a reçu l’idée matérialiste, sans l’avoir assez faite et créée par sa propre volonté, est souvent écrasé à son tour et mécanisé par cette autre théologie, disant qu’on ne peut rien contre rien, et que tout est égal, sans bien ni mal, sans progrès possible ; c’est comme un maçon qui murerait la porte avant de sortir. Mais ce danger est plus théorique que réel. Dans le fait, je vois que le spiritualiste à l’ancienne mode tombe neuf fois sur dix dans l’adoration des passions et dans le fanatisme guerrier, ce qui revient à accepter les forces matérielles ; au lieu que c’est le hardi matérialiste, neuf fois sur dix, qui ose vouloir la Justice et annoncer les forces morales.
LI
DE L’INCRÉDULITÉ
Penser, c’est dire non. Remarquez que le signe du oui est d’un homme qui s’endort ; au contraire le réveil secoue la tête et dit non. Non à quoi ? Au monde, au tyran, au prêcheur ? Ce n’est que l’apparence. En tous ces cas-là, c’est à elle-même que la pensée dit non. Elle rompt l’heureux acquiescement. Elle se sépare d’elle-même. Elle combat contre elle-même. Il n’y a pas au monde d’autre combat. Ce qui fait que le monde me trompe par ses perspectives, ses brouillards, ses chocs détournés, c’est que je consens, c’est que je ne cherche pas autre chose. Et ce qui fait que le tyran est maître de moi, c’est que je respecte au lieu d’examiner. Même une doctrine vraie, elle tombe au faux par cette somnolence. C’est par croire que les hommes sont esclaves. Réfléchir, c’est nier ce que l’on croit.
Qui croit seulement ne sait même plus ce qu’il croit. Qui se contente de sa pensée ne pense plus rien. Je le dis aussi bien pour les choses qui nous entourent. Qu’est-ce que je vois en ouvrant les yeux ? Qu’est-ce que je verrais si je devais tout croire ? En vérité une sorte de bariolage, et comme une tapisserie incompréhensible. Mais c’est en m’interrogeant sur chaque chose que je la vois. Ce guetteur qui tient sa main en abat-jour, c’est un homme qui dit non. Ceux qui étaient aux observatoires de guerre pendant de longs jours ont appris à voir, toujours par dire non. Et les astronomes ont de siècle en siècle toujours reculé de nous la lune, le soleil et les étoiles, par dire non. Remarquez que dans la première présentation de toute l’existence, tout était vrai ; cette présence du monde ne trompe jamais. Le soleil ne paraît pas plus grand que la lune ; aussi ne doit-il pas paraître autre, d’après sa distance et d’après sa grandeur. Et le soleil se lève à l’est pour l’astronome aussi ; c’est qu’il doit paraître ainsi par le mouvement de la terre dont nous sommes les passagers. Mais aussi c’est notre affaire de remettre chaque chose à sa place et à sa distance. C’est donc bien à moi-même que je dis non.
Toute religion est vraie, de la même manière que le premier aspect du monde est vrai. Mais cela ne m’avance guère. Il faut que je dise non aux signes ; il n’y a pas d’autre moyen de les comprendre. Mais toujours se frotter les yeux et scruter le signe, c’est cela même qui est veiller et penser. Autrement c’est dormir. Si décidé que l’on soit à tout croire, il est pourtant vrai que Jésus est autre chose que cet enfant dans la crèche. Il faut percer l’apparence. Le Pape lui-même la perce, en chacune de ses prières. Autrement serait-ce prière ? Non point, mais sommeil de vieil homme. Derrière le signe il y a la théologie. Mais la théologie, si elle n’est que signe, qu’est-elle ? Et qu’y a-t-il derrière la théologie ? Il faut comprendre, ce qui est toujours dire non. Non tu n’es pas ce que tu sembles être. Comme l’astronome dit au soleil ; comme dit n’importe quel homme aux images renversées dans l’eau. Et qu’est-ce que scrupule, si ce n’est dire non à ce qu’on croit ? L’examen de conscience est à dire non à soi couché. Ce que je crois ne suffit jamais, et l’incrédulité est de foi stricte. « Prends ton lit et marche. »
FIN
TABLE DES MATIÈRES
| AU LECTEUR | ||
I. | CHATEAUBRIAND | |
II. | ORACLES ET MIRACLES | |
III. | PROMÉTHÉE | |
IV. | LIBRE PENSÉE | |
V. | DE LA CULTURE | |
VI. | HUMANITÉS | |
VII. | DE LA THÉOLOGIE | |
VIII. | DE L’ART DE PERSUADER | |
IX. | PROPHÉTIES | |
X. | DES MÉTAPHORES | |
XI. | DES APPARENCES | |
XII. | SCIENCE ET RELIGION | |
XIII. | LE TEMPLE | |
XIV. | IDOLES | |
XV. | LA CATHÉDRALE | |
XVI. | DOGMATISME | |
XVII. | JANSÉNISTE ET JÉSUITE | |
XVIII. | L’HOMME DE DIEU | |
XIX. | DESCARTES | |
XX. | CARDINAUX | |
XXI. | DE L’ÉGALITÉ | |
XXII. | LE CATÉCHISME | |
XXIII. | LE PHARISIEN | |
XXIV. | LE FIGUIER | |
XXV. | LE SIGNE DE LA CROIX | |
XXVI. | DES SIGNES | |
XXVII. | NOËL | |
XXVIII. | L’ENFANT JÉSUS | |
XXIX. | LA VIERGE MÈRE | |
XXX. | LA LUNE PASCALE | |
XXXI. | RÉSURRECTION | |
XXXII. | LA FÊTE-DIEU | |
XXXIII. | LE CULTE DES MORTS | |
XXXIV. | LES GRANDES IMAGES | |
XXXV. | IDOLATRIE | |
XXXVI. | DE LA FOI | |
XXXVII. | LES VERTUS THÉOLOGALES | |
XXXVIII. | JEANNE D’ARC | |
XXXIX. | CATHOLICISME | |
XL. | L’UNIVERSEL | |
XLI. | CHRISTIANISME ET SOCIALISME | |
XLII. | LE POUVOIR SPIRITUEL | |
XLIII. | LA TRINITÉ | |
XLIV. | PASCAL | |
XLV. | ENCORE PASCAL | |
XLVI. | DANTE ET VIRGILE | |
XLVII. | DU PEUPLE JUIF | |
XLVIII. | L’ESPRIT CHRÉTIEN | |
XLIX. | LE GRAND PROGRAMME | |
L. | POUR LE MATÉRIALISME | |
LI. | DE L’INCRÉDULITÉ | |
ACHEVÉ D’IMPRIMER POUR
F. RIEDER ET Cie EN JUIN 1924
PAR LA SOCIÉTÉ DE GRAVURE ET
D’IMPRESSION D’ART, A CACHAN