Encore aurait-il pu—ce qui lui eût été bien facile!—prendre un secrétaire, pour dépouiller sa correspondance et y répondre! Il l’avait essayé, au début de sa vie politique, puis y avait renoncé, ou, plus exactement, c’étaient ses secrétaires qui tous successivement l’avaient abandonné et lâché. A défaut de pécune et en échange de leur temps et de leurs services, ces jeunes gens auraient voulu obtenir quelque aubaine,—on n’a rien pour rien ici-bas,—être recommandés à un ministre, pourvus d’un peu de manne administrative, indemnisés par un brin d’avancement, une miette de gratification; mais rien! Magimier, qui n’avait pas la main large et se refusait à leur allouer la moindre rétribution, ne faisait aucune démarche en leur faveur et se contentait de les berner de promesses. C’était son fort, les promesses, et il était passé maître en la matière. En eût-il fait, des démarches, qu’elles seraient demeurées sans résultat: dans tous les ministères, chez tous les chefs de personnel, dans toutes les antichambres gouvernementales ou bureaucratiques, partout, on savait que Magimier ne tenait à rien, se fichait de tout, et on le traitait en conséquence.
Comment, diable, le département de Seine-et-Loire avait-il pu s’affubler d’un tel représentant, aussi discrédité, aussi insouciant, désinvolte, sans gêne et inutile? Comment, trois fois de suite, Magimier avait-il pu être réélu dans son arrondissement? On le connaissait cependant bien là-bas, on savait ce qu’il valait.
C’est qu’il avait la chance, dans cet arrondissement, de ne compter que deux ou trois agglomérations relativement peu importantes; la grande, l’immense majorité de ses électeurs était composée de gens de la campagne, de braves paysans, madrés et retors comme des huissiers normands sur les affaires d’intérêt, mais complètement indifférents à toute querelle de parti et toute discussion politique. En Seine-et-Loire, principalement dans l’arrondissement de Magimier, on n’était pas pour la République ou pour la Royauté, pour le boulangisme, le socialisme, le communisme ou l’appel au peuple, pour les radicaux ou les modérés, les progressistes ou les conservateurs: on n’y entendait goutte, à tout cela, et on n’avait nul désir de s’y entendre: on était pour la bolée.
La bolée, rien de plus.
C’était le candidat qui faisait défoncer le plus de tonneaux de cidre et débiter le plus de tasses ou bolées de ce breuvage qui était élu.
Dès le principe, Magimier, si ladre qu’il fût, avait donné carte blanche à tous les aubergistes et cabaretiers de sa circonscription, et cela suffisait. C’était Magimier qui payait, il était de toute justice qu’on votât pour Magimier. Aujourd’hui, comme du temps des Grecs et de tout temps,
Le véritable Amphitryon Est l’Amphitryon où l’on dîne.
Que de moyens d’ailleurs, de ficelles et de trucs, possédait ce diable d’homme pour enjôler son monde, embabouiner et entortiller ses électeurs, capter leurs voix et leurs bonnes grâces! Que de tours il avait dans son bissac, le mâtin! On se rappelle encore à X***, où il avait acheté une maison de campagne et se réfugiait l’été, l’histoire des bottes, des bottes à l’écuyère, qu’il offrit, un matin de scrutin, à tous les électeurs de la commune.
L’extraction de la tourbe est la principale industrie de X***, et les tourbiers de l’endroit, au nombre d’environ deux cent soixante, n’ont pas de dépense plus utile et préférée, de plus grand luxe, que l’achat de fortes chaussures, de hautes bottes imperméables.
Léopold Magimier avait un frère cadet, tanneur et marchand de peaux, chez qui il trouva moyen d’acheter, quasiment pour rien, tout un stock de fortes bottes à genouillères, dites bottes à l’écuyère. Dans sa grandeur d’âme, il s’était dit qu’il pourrait faire profiter de l’aubaine ses chers électeurs de la commune de X***, que cela ne lui nuirait point dans leur estime, que c’était même vraiment les prendre par leur faible; et il les invita, en conséquence, à vouloir bien se présenter chez lui le dimanche matin, avant de se rendre «aux urnes».