—Pourquoi toujours deux poids et deux mesures? continua Magimier. Pourquoi toujours pour vous, brigands de mâles, l’assiette au beurre?
—Mais, ma parole! exclama l’un de ces honorables, on jurerait entendre Elvire Potarlot en personne! Ce sont les même arguments, les mêmes expressions, la même ...
—Je m’en vais vous le dire, pourquoi, mon bon Magimier, interrompit l’autre, bien que vous le sachiez ou le sussiez tout comme moi, sinon mieux. C’est que les brigands de mâles, comme vous les appelez, restent mâles au milieu des neiges mêmes de la vieillesse; tandis que la femme, qui, aux abords de la cinquantaine, double le cap de la ménopause ... Vous savez ce que c’est que la ménopause, Magimier? En d’autres termes, nous sommes toujours hommes, et il vient un moment où la femme n’est plus femme. Est-ce compris?
—Farceur!
—En fait de farceurs, c’est bien vous ...
—C’est bien vous, Magimier, qui tenez la corde!
—Ah! vieille ficelle!»
Il est à présumer cependant que les petites distractions et galantes rémunérations que tirait M. le député de Seine-et-Loire de ses rapports avec les saintes et apôtres du féminisme ne pouvaient lui suffire, car la société de Salomon à laquelle il avait l’heur et l’honneur d’appartenir ne comptait pas de membre plus actif, plus pratiquant et plus exigeant.
Tout amateur expert et grand appréciateur qu’il était des «belles femmes», des «royales beautés», à la fois puissantes de gorge et de hanches et minces de taille, et dont, selon son ingénieuse comparaison, le chiffre 8 offre l’emblème exact, il se montrait surtout fervent partisan de la variété, du changement. Si son ami Brizeaux, le sénateur d’Indre-et-Var, autre Salomonien assidu et convaincu, partageait l’espèce féminine en deux catégories: femmes d’été et femmes d’hiver, lui, toujours mû par l’amour du progrès, était peu à peu arrivé à la partager en trois: les Junons et Cybèles étaient affectées à la froide saison, où les vastes et lourdes nappes de blanche chair vive n’ont rien qui puisse effrayer ni gêner; les sveltes Néréides et légères Sylphides convenaient à l’époque de la canicule; pour les températures intermédiaires, le printemps et l’automne, les femmes intermédiaires, c’est-à-dire ni trop grasses ni trop minces, mais dûment proportionnées et congrûment entrelardées, lui semblaient tout à fait acceptables et comme indiquées.
C’est sans doute en vertu de ces savants principes, et pour fêter les chaleurs estivales récemment écloses, que Léopold Magimier était allé faire connaissance avec Mme Clara Peyrade, la maigre hétaïre ex-normalienne, qui, trois mois auparavant, avait pris place auprès de lui, à l’heure de l’apéritif, sur une terrasse du café du boulevard Montmartre.