—Eh oui, mademoiselle! C’est évident! Nous sommes d’accord, repartit le père Jean-Louis. S’il avait été un ange ou un castrat ... Le malheur, c’est qu’on n’est pas de bois, n’est-ce pas donc, monsieur?»

Veyssières en souriant opina du bonnet.

«Je comprends très bien qu’on tienne à faire respecter l’enfance, et, plus que personne, j’ai souci de ce respect; mais, nom d’un pétard! quand l’enfance est plus corrompue que la vieillesse, quand c’est elle qui vient provoquer, qui se montre effrontée, dépravée et cynique ... Si vous saviez, mademoiselle, ce qui se passe dans quantité de ces ménages, où père, mère, filles et garçons vivent entassés dans la même chambre; où, pour régaler les mioches et leur donner du cœur au ventre, on ne trouve rien de mieux que de leur verser de pleines rasades d’eau-de-vie, et leur apprendre à lamper ça d’un trait et sans grimaces, hope donc! ce qui résulte de ces soûleries, de ces abrutissements et de ces promiscuités ... ah! c’est du propre, allez! Faut entendre ma nièce, l’institutrice des écoles communales! Elle voit toutes ces horreurs-là de près, et elle le connaît, ce joli petit monde, elle le connaît bien. On ne se douterait jamais, me dit-elle souvent, combien il y a de ces fillettes à qui leurs papas ou leurs frères ont ... ont ... manqué de respect! Et avez-vous observé une chose, mademoiselle? Faites-y bien attention, à ce que je vais vous dire! C’est que, quand on vient à découvrir qu’une de ces jeunes drôlesses a été ce qu’on nomme victime de la lubricité d’un vieillard, et que ce vieillard continue à ... comme on dit encore, à abuser d’elle, ce n’est jamais elle qui appelle à l’aide ni crie au secours, jamais elle qui se plaint! Remarquez bien cela, mademoiselle Mordasz, lorsque vous lirez dans les journaux une affaire de ce genre.

—Vous avez de ces malheureuses petites une bien mauvaise opinion, monsieur Jean-Louis.

—Oh! oui, mademoiselle! Et ma nièce l’institutrice, qui les connaît mieux que moi, en a encore une bien plus mauvaise. Elles sont très mal, voilà la vérité, et leurs frères leur ressemblent, s’ils ne sont pas pires. Et d’où vient cela? C’est que les parents, eux aussi, eux surtout, sont très mal; c’est que la famille,—ce qu’on a toujours proclamé la base de la société,—est atteinte dans son essence, et se disloque, s’effondre et tend de plus en plus à disparaître.

—Nous lui ferons d’autres bases, à votre société, murmura Katia.

—Vous dites, mademoiselle?

—Je dis que vous avez raison, que la famille se meurt ...

—N’est-ce pas? Plus de foyer, plus d’intérieur, d’intimité. Obligées de travailler au dehors, ainsi que leurs maris, les femmes, les femmes d’ouvriers et d’employés, ne veulent plus faire de cuisine maintenant: on vit de plus en plus au restaurant, chez les marchands de vin,—des marchands de vin qui vendent bien moins du vin que des alcools, cognac, rhum, marc, absinthe et autres poisons. Hommes et femmes se sont donc mis à s’empoisonner ensemble et à qui mieux mieux; les enfants venus,—venus tant bien que mal!—ont été initiés à ces habitudes: c’est devant le comptoir du mastroquet que la famille nouveau système tient ses assises, c’est ce comptoir qui est devenu le foyer nouveau modèle. Parfaitement! C’est comme ça! Mais les querelles et les batailles éclatent souvent chez ces conjoints si échauffés et alcoolisés: lassée de recevoir chaque soir, en rentrant au chenil, de trop copieuses gourmades, madame finit par décamper,—ou bien c’est monsieur qui la plante là. C’est ce qui a eu lieu pour cette locataire du cinquième, Mme Margotin: son mari l’a quittée, et elle ne sait ce qu’il est devenu.