Après avoir pris congé du loquace bonhomme, Katia et Veyssières pénétrèrent dans la maison.
Il se faisait tard, et Katia proposa à son compagnon de dîner avec elle. Comme il refusait, elle le plaisanta sur les motifs de ce refus.
«Vous vous méfiez de ma cuisine, je comprends cela ...
—Mais nullement!
—Convenez-en donc tout de suite! A quoi bon ces détours et ces formalités entre nous? Est-ce que je me gêne avec vous, moi? Vous n’augurez rien de bon de mes talents culinaires, et vous avez joliment raison! Aussi est-ce à un pâtissier de la rue de Sèvres que j’ai recours, un pâtissier qui ne cuisine pas trop mal, paraît-il ... Nous avons à travailler longtemps ce soir: j’ai dû remanier presque en entier la traduction de cette légende lithuanienne de votre dernier chapitre; nous reverrons cela ensemble ...
—Je suis confus, chère amie, de tout le mal que je vous donne.
—Vous n’êtes pas confus du tout, repartit en riant Katia, qui avait la haine des clichés conventionnels, de toutes les hyperboles de politesse et de cérémonie, tous les mensonges, sociaux et autres. Il n’y a pas de quoi être confus,—pas même de quoi me remercier, car c’est pour moi un réel plaisir, une très profonde et très vive jouissance que de relire tous ces vieux textes slaves, et voir revivre ces anciens temps. Sans vous, je n’en aurais pas l’occasion, plongée que je suis dans un courant d’études tout différent.»
Le dîner eut lieu à proximité du balcon sur lequel ouvrait la chambre de Katia, et d’où l’on embrassait un si large et si verdoyant espace. La gourmandise était loin d’être, en effet, le péché mignon de la jeune révolutionnaire; elle n’éprouvait aucun attrait pour ce qu’on nomme les délices de la table, ne les comprenait pas et les tenait même en absolu mépris. C’est plus haut que montaient ses aspirations et qu’elle allait puiser ses voluptés. Elle mangeait à peine, et sans se soucier aucunement de l’espèce ni de la qualité de la pitance. Sa seule passion matérielle, c’était le thé; elle en consommait plusieurs tasses à chaque repas, et souvent même n’absorbait pas autre chose avec sa tranche de pain. Ici elle possédait une réelle compétence et avait ses préférences: c’étaient telles et telles sortes de thés qu’il lui fallait, mélangées dans telles et telles proportions.
Veyssières, lui, comme tous ses amis les Salomoniens, était un gourmet, un raffiné; il lui fallait ses aises, bonne table, bon gîte et le reste. S’il fit honneur au dîner commandé par Katia, ce fut moins l’excellence des mets qui le stimula, que le plaisir du tête-à-tête, l’ardente curiosité qu’il éprouvait toujours à observer et écouter la vierge nihiliste, cette peu banale camarade, et son vif désir de se maintenir près d’elle en bon prédicament.
Cette camaraderie ne l’empêchait pas de se complaire plus que de raison à admirer les blanches et fines mains de Katia, et, quand il pouvait en saisir une au passage, il ne manquait guère de la retenir entre les siennes, voire de la porter à ses lèvres.