—Enfin, madame, arrangez-vous au moins pour que votre fille ne pâtisse ni de vos absences ni de vos ... de vos libations! Autrement il me faudra aviser.

—Aviser comment? Me débarrasser d’elle? Mais je ne demande que ça, monsieur le commissaire! Et, comme vous le disiez tout à l’heure, pour elle encore plus que pour moi!»

Quant aux deux couples de bureaucrates mâles et femelles que Katia avait baptisés «les Mort aux Gosses», ils continuaient à pédaler à qui mieux mieux soirs et matins et dimanches et fêtes, et à ignorer, encore à l’envi, la cuisine bourgeoise et la vie de famille. Les femmes, la blonde comme la brune, pouvaient être très fortes sur la tenue des livres et les additions, mais elles n’entendaient rien au pot-au-feu et ne devaient même pas savoir faire cuire un œuf à la coque. Ces viles corvées étaient au-dessous d’elles. Jamais non plus on ne les voyait l’aiguille ou le balai à la main: pourquoi se seraient-elles mises à coudre, d’ailleurs, à nettoyer ou cuisiner, plutôt que leurs maris? Est-ce que la besogne d’une femme doit être différente de celle d’un homme? Est ce que l’égalité la plus absolue ...

Il n’y avait que les petits ventres qui enflaient à tour de rôle, et—déplorable et insondable iniquité, abominable injustice!—chez ces dames seulement: les mâles étaient à l’abri de cette infirmité.

Actuellement, c’était la petite blonde qui était grosse; la petite brune s’était dégonflée le trimestre précédent, et, comme toujours, sans laisser la moindre trace de l’opération.

«Cependant je n’ai pas la berlue! disait Katia Mordasz. Elle était bien enceinte, il n’y a pas de doute: c’était assez visible! Où donc a-t-elle bien pu mettre ... Que diantre peuvent-elles bien faire toutes les deux de leurs produits et rejetons?»

Un autre ménage du même genre, ménage nouveau modèle, était venu prendre place près de ces deux couples, dans un petit logement contigu d’un côté à celui de Katia et de l’autre à celui de la petite dame brune. C’étaient encore deux employés d’administration ou de commerce qui avaient uni leur sort: monsieur et madame partaient tous les matins bras dessus bras dessous, et s’en revenaient de même chaque soir. Jamais de cuisine non plus à domicile, chez ceux-là; mais pas de bicyclette: d’abord madame se trouvait dans un état de grossesse très avancé; ni l’un ni l’autre ensuite n’appartenaient plus à la première jeunesse.

«Que fera-t-elle de son enfant, ma nouvelle voisine, lorsqu’il sera débarqué? se demandait Katia. Comment le soigner et le nourrir en continuant sa besogne? La quittera-t-elle pour se consacrer tout entière à ce cher petit être?»

Dix jours après sa délivrance, madame reprenait le bras de son époux et le chemin du bureau ou de l’atelier.

Et le cher petit être?