—On vous y rencontre bien, vous!

—C’est pour cela, c’est assez d’un.

—Et ce n’est pas la même chose, allez-vous encore objecter!

—Tu as deviné: et ce n’est pas du tout, du tout la même chose! Maintenant, mon amie, si tu veux bien prendre mon bras? Nous ne pouvons pas nous éterniser dans ce lieu d’honneur. Nous allons présenter nos devoirs à la reine du logis, lui tirer notre révérence, en l’informant de la parfaite entente qui règne entre nous. Cela lui fera plaisir, à cette révérende mère, qui s’est si bien donné mission d’apparier les gens et les mettre d’accord.»

Il y avait longtemps qu’il ne leur était arrivé—à part les dîners et soirées, assez rares d’ailleurs, où ils étaient conviés,—de sortir ainsi bras dessus bras dessous, aux époux Sambligny. C’était le type du ménage tel que l’a créé la femme fin de siècle, l’émancipée, évaltonnée et détraquée d’à présent, une de ces unions où le divorce, selon un mot célèbre, couche toutes les nuits entre les deux conjoints.

Le mari avait vaillamment pris son parti de cette situation: il avait ses fonctions administratives, qu’il tenait à remplir de son mieux, qui l’intéressaient, l’absorbaient et le passionnaient; il avait ses amis, en tête desquels figuraient son collègue Jourd’huy et les autres adeptes du clan salomonien; il avait enfin, pour le consoler de ses déceptions et tracas conjugaux, pour le fortifier, le rasséréner et le ragaillardir, son heureux naturel, son imperturbable philosophie, sa bonne santé physique et morale. Aux continuels coups de boutoir de sa colérique moitié, aux incessantes piqûres de ce fagot d’épines et aux sempiternels soubresauts de ce paquet de nerfs, il ne répliquait jamais, à l’exemple de Socrate vis-à-vis de Mme Xantippe, que par une souriante et indémontable placidité, assaisonnée volontiers de quelque brocard, qui décuplait l’aigreur et quintuplait la rage de cette délicieuse compagne. Il jouait d’elle comme d’un instrument et s’en amusait parfois de tout son cœur.

«Je ne peux pas la prendre au sérieux, elle, pas plus que jadis ses sœurs, s’avouait-il. Non, pas possible! C’est comme des pantins, des marionnettes ... pires que des marionnettes! Car elles ne veulent pas toujours se laisser mener, celles-là; elles prétendent agir à leur guise, et alors, alors, elles en font de belles! L’une s’est tuée, l’autre est morte folle: que deviendra la troisième, madame ma femme?»

Jeanne de Sambligny, malgré son humble origine et les goûts modestes qu’elle aurait dû posséder, malgré les mensualités que lui remettait régulièrement son mari et qu’on aurait cru plus que suffisantes pour subvenir aux dépenses du ménage et à celles de sa toilette, était toujours courte d’argent et criblée de dettes. En plusieurs circonstances, devant les instantes réclamations de tel ou tel fournisseur, Armand de Sambligny s’était vu contraint d’intervenir, et il avait signifié à sa femme que, si elle continuait à aussi mal administrer les finances de la communauté, il lui retirerait cette gestion et se chargerait lui-même de la besogne. Or, Jeanne ne redoutait rien tant que l’exécution de cette menace: conserver le maniement des fonds était son vœu suprême, sa constante préoccupation; l’argent, elle ne tenait qu’à cela, et n’est-ce pas tout que l’argent? N’est-ce pas grâce à lui qu’on se pare de bijoux, qu’on renouvelle ses chapeaux et ses robes, qu’on s’offre dentelles, fine lingerie, jupes de soie, les mille et un falbalas de la coquetterie? Tant que les clés de la caisse lui resteraient, rien de plus facile pour elle que d’enchevêtrer et embrouiller ses comptes, de telle sorte qu’elle seule pût s’y reconnaître; rien de plus aisé que de majorer cet article, de réduire cet autre, tripler celui-ci, omettre celui-là; rien de plus simple et de plus commode que de tripoter, grappiller et chaparder. Mais comment continuer cette valse de l’anse du panier, si le panier même vous est enlevé? Comment garder du beurre aux doigts, si l’assiette dite «au beurre» ne vous est plus confiée?

Ces barbotages et imbroglios, ces escobarderies et filouteries, Armand de Sambligny ne les ignorait nullement. Il savait fort bien que cette côtelette, qu’on lui comptait soixante-dix ou quatre-vingts centimes, n’en valait pas quarante; que ce poulet, tarifé neuf francs, en avait coûté cinq tout au plus; mais il ne soufflait mot, ne bronchait point et considérait cette surtaxe comme un droit à acquitter pour jouir du bien le plus précieux ici-bas, avec la bonne humeur et la santé—pour avoir la paix.

«Seulement, pas de dettes! La première fois qu’on viendra encore me relancer ici ou à mon ministère et me présenter une facture que tu n’auras pas su régler à temps, je te jure bien que je te supprime tes fonctions de trésorière. Au besoin, j’irai manger dehors ...