—Je comprends cela, moi, repartit Brizeaux. Les Circassiennes, c’est l’idéal des femmes: belles, bien faites, splendidement taillées, grasses, fermes, et voluptueuses avec cela!
—Et soumises, dociles, obéissantes ... L’idéal tout à fait!
—Laissez-moi donc continuer, dit Ravida. Je n’ai pas terminé l’histoire de Drouin ... Une sienne cousine s’est mis en tête récemment de le conjoindre à une riche héritière. «Tu ne peux pas rester célibataire jusqu’à la fin de tes jours, mon ami!—Pourquoi donc pas, ma cousine?—Mais, mon cher enfant, il faut se créer un intérieur ...—J’en ai un.— ... Une famille.—Des embêtements? Merci bien! J’ai tout ce qu’il me faut à domicile.—Comment, ce qu’il te faut?—Certainement.» Il a eu l’aplomb de l’inviter et de lui présenter ses deux bayadères ... «Trouvez-moi donc de pareilles beautés autour de vous, cousine! Quelle plastique, hein? Et pas besoin de les mener dans le monde, celles-là! Pas de frais de toilette ni de représentation avec elles! Tout avantage! Tout bénéfice!—Mais, mon pauvre ami, encore une fois, ça n’a qu’un moment, ces distractions-là! se récriait la chère dame. Ce n’est pas sérieux!—Comment, pas sérieux?—Ce ne sont pas des femmes, cela!—Pas des femmes? Mais regardez donc ...—Ce sont des sauvages!—Par le temps qui court, c’est ce qu’il y a de mieux, cousine. Ces sauvages-là, voyez-vous, c’est préférable à toutes vos raffinées, vos esthètes, vos savantasses, vos émancipées, toutes vos femmes supérieures et fin de siècle.—Mais, mon enfant, ce ne sont pas des compagnes que tu as là! Il n’y a pas d’échanges de pensées, pas de conversations possibles avec ces malheureuses ...—D’abord, cousine, désabusez-vous: elles ne sont pas du tout malheureuses, mes belles sauvagesses; rien ne leur manque, et il suffit qu’elles expriment un désir pour qu’il soit réalisé. Il est vrai que leurs désirs sont forcément restreints par leur ignorance, mais cela n’en vaut que mieux pour elles d’abord et pour moi ensuite. Elles n’éprouvent pas le besoin par exemple, d’étudier l’algèbre ni la paléontologie, de pétitionner pour obtenir le vote intégral ni de pérorer dans les réunions publiques. Quant à converser avec elles, je vous avoue qu’en effet cela nous est assez difficile: je ne baragouine que quelques phrases de leur idiome, et elles n’entendent pas un mot de français. Mais, ma chère cousine, je ne les ai pas emmenées avec moi pour discourir et faire assaut d’éloquence. Lorsqu’il me prend fantaisie de deviser et de discuter, j’ai mes amis ... J’ai mes livres pour me récréer et m’instruire ...—Mais, mon pauvre garçon ...—Tenez, cousine, une supposition, une preuve! Dites à un homme de choisir entre deux jolies filles, dont l’une sera aveugle, mais causera admirablement, parlera comme un ange, et dont l’autre sera muette, mais aura de beaux yeux, des yeux ravissants. Ce sont les yeux qui l’emporteront sur la langue, c’est la muette que cet homme choisira, que tout homme prendra ...»
—Oui! Oui! En effet! Très juste! cria-t-on de part et d’autre.
—N’est-ce pas? C’est d’une vérité limpide! poursuivit Ravida. «Alors, lui objecta sa cousine, les femmes ne te servent uniquement qu’à assouvir?...—Qu’à assouvir ... oui, cousine.—Et le sentiment, et l’affection, la confiance, qu’en fais-tu?—Pardon! Ne confondons pas les choses, cousine. Je n’ai pas besoin de tout cela en amour.—Comment! Tu n’as pas besoin de te confier à celle que tu aimes, de l’estimer, de croire à sa tendresse, à sa fidélité?—Mais du tout, pas le moins du monde! C’est bon pour les écoliers d’être si ambitieux. Moi qui ai roulé ma bosse à peu près partout, je suis bien moins exigeant, bien plus modeste. Je ne demande à mes compagnes que de la beauté, de la grâce et de la douceur: je les tiens quittes du reste, d’esprit, de science, de diplômes, même d’amour, de confiance, de fidélité ...—C’est monstrueux, ce que tu oses avouer là!—Nullement! C’est très sensé, très réfléchi.—Tu n’es qu’un grossier personnage!—Mais un heureux mortel, un très heureux mortel, cousine, et c’est là le point capital. Je suis de plus en plus enchanté de mon système et de mon régime, dont je viens de vous faire toucher du doigt les multiples agréments, et je désire instamment conserver l’un et l’autre, m’en tenir à mes deux sauvagesses ... A moins que, pour vous être agréable, je ne leur en adjoigne une troisième? Je la choisirai rousse, celle-là. Qu’en dites-vous, cousine?»
—Elle a dû être quelque peu interloquée, la bonne femme! conclut Magimier.
—Pour un aussi intrépide voyageur, un gaillard qui a planté le piquet sous toutes les latitudes, Drouin est encore très modéré, repartit Lesparre. Les habitants de je ne sais plus quelle île de l’Océanie,—une île qu’il a jadis visitée, et c’est lui-même qui m’a conté l’histoire,—vont bien plus loin que lui. Chaque maman là-bas, lorsqu’elle se pique de faire dignement les choses, donne comme étrennes à son fils aîné, arrivé à l’âge de puberté, une vierge aussi dodue qu’innocente. Le soir même le mariage est consommé, mais pour être rompu le lendemain matin, pas plus tard. Oui, le lendemain, on apprête la jeune femme en civet, on la fait cuire en daube ou à la broche, et on la sert, poétiquement entourée de cresson ou de persil, à son époux, dans un festin auquel sont conviés tous les parents et amis ...
—Ils aiment vraiment les femmes dans ce pays-là! exclama Brizeaux.
—Les bienfaits du féminisme y sont cependant totalement ignorés ...
—C’est ce qu’on peut appeler «dîner avec les membres de sa famille».