ÉMANCIPÉES
I
En sortant de la Chambre, Léopold Magimier, député de Seine-et-Loire, se rappela qu’il dînait avec ses amis de la «Société de Salomon», qu’on ne se mettait guère à table avant huit heures, et conclut qu’il avait grandement le temps de faire la route à pied, ce qui lui dégourdirait les jambes. Il aimait la marche et le mouvement. De bonne santé, de belle prestance et solide carrure, il avait à peine atteint la cinquantaine; et, bien que ses cheveux, taillés en brosse, fussent plus que grisonnants, et qu’il eût besoin de son binocle, non pour lire ou écrire, mais afin de reluquer de plus près les passantes et les dévêtir à son aise, il n’avait garde de se priver de cette immorale mais intéressante distraction; il se sentait vert encore et se plaisait à s’en convaincre et à le prouver.
Arrivé au carrefour de la rue Montmartre et du boulevard, à proximité du restaurant en vogue où les Salomoniens tenaient, chaque premier mardi du mois, leurs agapes intimes, il avisa sur la terrasse d’un café, à l’extrémité du dernier rang, une table inoccupée, et alla s’asseoir à cette place peu apparente et discrète. Il y avait d’ailleurs peu de monde, à cette terrasse, une dizaine de consommateurs environ, épars dans les trois rangées de tables: on n’était qu’au commencement d’avril; la température, malgré le clair soleil qui avait lui toute la journée, était fraîche encore, et la plupart des clients préféraient se réfugier dans l’intérieur de l’établissement. Magimier, lui, affectionnait le plein air, qui lui était aussi salutaire et indispensable que la marche et l’action.
Au garçon, empressé de s’informer de ce qu’il fallait «servir à monsieur», il commanda «une pernod sucre», alluma ensuite un cigare, puis tira de sa poche un journal, le numéro du Temps, qu’il avait acheté à quelques pas de là; et, tout en fumant son londrès, pendant que le morceau de sucre, déposé et humecté sur la cuiller plate, au-dessus du glauque breuvage, fondait lentement, il commença sa lecture, se mit à parcourir le bas de la quatrième page, les «dernières nouvelles».
Il terminait cette rubrique et s’apprêtait à rétrograder, à remonter aux faits divers ou au premier-Paris, quand une femme à toilette voyante—chapeau rose et vert-pomme, collet mastic sur corsage de soie marron—vint, à travers une bousculade de chaises, s’installer à la table voisine de la sienne, sur le même rang.
Ils échangèrent un regard, un rapide coup d’œil, indifférent et glacial en apparence, quasi machinal de part et d’autre.
Elle était de petite taille, cette femme, svelte et gracile, pas trop vieille: trente ans, pas davantage; mais ce n’était pas là le type de Magimier, qui n’appréciait que les Rubens, les belles femmes, ce qu’il nommait «les sexes prononcés»; et il se replongea dans sa lecture. La tête n’était cependant pas mal, il en convint en son par-dedans: une tête brune, au teint mat, aux grands yeux noirs expressifs, empreints, non de langueur ou de rêverie, mais de vivacité, de jovialité et d’entrain, aux longs et fins sourcils arqués en perfection.