—Et tenez, messieurs! poursuivit Chantolle. Il y a aussi une remarque de Balzac ... un mot bien typique: «Les femmes grasses, elles n’ont qu’à se montrer, elles triomphent!»
—Eh oui! Très vrai! Bravo!
—Vous entendez, Nantel? Faites bien votre profit de ce que nous disons, mon ami, insinua Magimier.
—Quant à moi, hasarda Veyssières, je ne déteste pas une élégante sveltesse, une certaine souplesse ...
—Mais, messieurs, revenons à notre liste! Consultez la liste! objecta Nantel. Voyez combien peu de clientes minces vous avez par rapport aux grasses. Et cependant, les minces se trouvent bien plus aisément ...
—Ce qui vous démontre clair comme le jour que les grasses—les grasses jeunes—doivent faire prime! déclara Sambligny.
—Cela est tellement vrai, messieurs, dit Brizeaux, que dernièrement, dans une enquête que j’étais chargé de faire à la Préfecture de police, on me montrait un relevé statistique et comparatif des habituées de cet établissement, classées en filles maigres, c’est-à-dire ne dépassant pas certain poids—soixante-dix kilos, pour préciser,—et en filles grasses, c’est-à-dire dont le poids est supérieur à ce chiffre: eh bien, on n’en compte que dix grasses pour cent maigres.
—Puisque les maigres sont bien plus nombreuses, interrompit Chantolle, il n’y a rien d’étonnant ...
—Pardon, attendez! reprit Brizeaux. Il y a une autre raison que celle du nombre. Si les femmes grasses échappent pour la plupart à la police des mœurs, si, pour la plupart, elles n’ont pas besoin de tant se démener et s’exposer, pour vivre, et de recourir ainsi à la basse et affichante prostitution, c’est évidemment qu’elles ont moins de peine à se procurer des amateurs, bien moins que les femmes maigres. Presque toujours, ainsi que me le racontait le chef du service des mœurs, M. Barlier, quand une femme grasse,—et pas trop vieille, bien entendu,—au lieu de vivre tranquillement chez elle, aux frais de ses amis et connaissances, a affaire à ladite police, c’est qu’elle possède une tare secrète: c’est une incorrigible alcoolique, par exemple, ou bien elle est tombée sous la coupe d’un souteneur brutal, tracassier et imbécile, qui l’exploite mal, au détriment de ses propres intérêts. Mais, en thèse générale et en résumé, une femme grasse ... non seulement ce que notre ami Magimier appelle «une belle femme», mais une femme grasse, simplement, une femme de poids, réussit bien mieux et bien plus lucrativement qu’une maigre à trafiquer d’elle,—une grosse femme, selon la remarque de Barlier, est toujours sûre de ne pas mourir de faim.
—Cela tient aussi, encore une fois, comme le disait tout à l’heure Nantel comme vous-même l’attestiez il y a une seconde, mon cher sénateur, à la surabondance des femmes maigres et chétives ...