Cette réserve formulée une fois pour toutes, et que nous prions le lecteur de ne pas oublier, nous continuerons, de notre côté, à donner à ces princesses ou patriciennes ce nom de «bibliophile» que la plupart d'entre elles ne méritent que très imparfaitement.
La première mentionnée par Ernest Quentin-Bauchart est LOUISE DE SAVOIE (1476-1531), régente de France et mère de François Ier et de Marguerite d'Angoulême.
Auteur de l'Heptaméron, des Marguerites de la Marguerite, etc., MARGUERITE D'ANGOULÊME (1492-1549), aussi bien que sa nièce MARGUERITE DE SAVOIE (1523-1574), et sa petite-nièce MARGUERITE DE VALOIS (1552?-1615), la reine Margot, première femme de Henri IV, furent toutes trois de grandes amies des livres et des lettres.
«Il y eut au seizième siècle les trois Marguerite, remarque Sainte-Beuve[ [70]: l'une, sœur de François Ier et reine de Navarre, célèbre par son esprit, ses Contes dans le genre de Boccace, et ses vers moins amusants;—l'autre Marguerite, nièce de la précédente, sœur de Henri II, et qui devint duchesse de Savoie, très spirituelle, faisant aussi des vers, et, dans sa jeunesse, la patronne des nouveaux poètes à la Cour;—la troisième Marguerite enfin, nièce et petite-nièce des deux premières, fille de Henri II, première femme de Henri IV, et sœur des derniers Valois.» C'est la reine Margot.
Tout en travaillant à quelque ouvrage d'aiguille, Marguerite d'Angoulême, qui avait adopté pour devise une fleur de souci tournée vers le soleil, avec cette légende: Non inferiora secutus (ne s'arrêtant pas aux choses de la terre)[ [71], avait coutume de garder près d'elle un secrétaire qui lui faisait la lecture (histoire ou poésie le plus souvent), ou à qui elle dictait «quelque méditation qu'il mettait par escrit»[ [72].
Le même chroniqueur, parlant de la reine Margot, nous dit[ [73] qu'«elle est fort curieuse de recouvrer tous les beaux livres nouveaux qui se composent, tant en lettres sainctes qu'humaines; et quand elle a entrepris à lire un livre, tant grand et long soit-il, elle ne le laisse ni s'arreste jamais, jusqu'à ce qu'elle en ayt veu la fin, et bien souvent en perd le manger et le dormir. Elle-mesme compose fort, tant en prose qu'en vers...»
On sait que la reine Margot possédait parfaitement la langue latine. Lorsque les Polonais, envoyés en ambassade à Paris, «lui vinrent faire la révérence, il y eut l'évesque de Cracovie, le principal et le premier de l'ambassade, qui fist l'harangue pour tous, et en latin, car il estoit un savant et suffisant prélat. La reine lui respondit si pertinemment et si éloquemment, sans s'aider d'aucun truchement, ayant fort bien entendu et compris son harangue, que tous en entrèrent en si grande admiration, que d'une voix il l'appelèrent une seconde Minerve ou déesse d'éloquence[ [74].»
On l'appelait aussi volontiers chez elle Vénus-Uranie[ [75], ce qui lui faisait bien des surnoms.
«Elle aimait les beaux discours sur des sujets relevés de philosophie ou de sentiment. Dans ses dernières années, pendant ses dîners et ses soupers, elle avait ordinairement quatre savants hommes près d'elle, auxquels elle proposait, au commencement du repas, quelque thèse plus ou moins sublime ou subtile, et, quand chacun avait parlé pour ou contre et avait épuisé ses raisons, elle intervenait et les remettait aux prises, provoquant et s'attirant à plaisir leur contradiction même...[ [76].
«Ce qu'il faut rappeler à l'honneur de la reine Marguerite, ajoute Sainte-Beuve, dans la conclusion de son article[ [77], c'est son esprit, c'est son talent de bien dire, c'est ce qu'on lit à son sujet dans les Mémoires du cardinal de Richelieu: «Elle étoit le refuge des hommes de lettres, aimoit à les entendre parler; sa table en étoit toujours environnée, et elle apprit tant en leur conversation qu'elle parloit mieux que femme de son temps et écrivoit plus élégamment que la condition ordinaire de son sexe ne portoit.»