NINON DE L'ENCLOS (1615-1705), qui fut, sinon une amie de la reine de Suède, du moins une de ses relations,—Christine ne manqua pas de l'aller voir lors de son voyage à Paris, en 1654,—mérite de ne pas être oubliée ici. Voltaire lui ayant été présenté par son parrain, l'abbé de Châteauneuf, un des intimes de Ninon, jadis adorateur et familier de Mme Arouet, elle lui légua par testament deux mille francs «pour acheter des livres»[ [148].
Ce legs n'empêcha pas Voltaire de juger plus tard très cavalièrement et indiscrètement sa bienfaitrice. Dans son ouvrage la Défense de mon oncle[ [149], il écrit:
«Personne n'est plus en état que moi de rendre compte des dernières années de Mlle de l'Enclos... Je suis son légataire; je l'ai vue les dernières années de sa vie (c'est-à-dire à plus de quatre-vingts ans), elle était sèche comme une momie. Il est vrai qu'on lui présenta l'abbé Gédoyn... J'allais quelquefois chez elle avec cet abbé, qui n'avait d'autre maison que la nôtre. Il était fort éloigné de sentir des désirs pour une décrépite ridée qui n'avait sur les os qu'une peau jaune tirant sur le noir.
«Ce n'était point l'abbé Gédoyn à qui on imputait cette folie; c'était à l'abbé de Châteauneuf, frère de celui qui avait été ambassadeur à Constantinople. Châteauneuf avait eu, en effet, la fantaisie de coucher avec elle vingt ans auparavant. Elle était encore assez belle à l'âge de près de soixante années. Elle lui donna, en riant, un rendez-vous pour un certain jour du mois.
«Et pourquoi ce jour-là plutôt qu'un autre? lui dit l'abbé de Châteauneuf.
«—C'est que j'aurai alors soixante ans juste», lui dit-elle.
«Voilà la vérité de cette historiette, qui a tant couru, et que l'abbé de Châteauneuf, mon bon parrain, à qui je dois mon baptême, m'a racontée souvent dans mon enfance pour me former l'esprit et le cœur.»
Certains des amis de Ninon, Charleval et Miossens, entre autres, avaient «fort contribué à la rendre libertine (incrédule, libre penseuse, comme nous dirions aujourd'hui). Elle dit qu'il n'y a point de mal à faire ce qu'elle fait, fait profession de ne rien croire, se vante d'avoir esté fort ferme en une maladie où elle se vit à l'extrémité, et de n'avoir que par bienséance reçu tous ses sacrements. Ils luy ont fait prendre un certain air de dire et de trancher les choses en philosophe; elle ne lit que Montaigne, et décide de tout à sa fantaisie[ [150]».
C'est Ninon, «la moderne Leontium», comme l'appelait Saint-Évremond[ [151], qui disait «qu'elle rendait grâces à Dieu tous les soirs de son esprit, et le priait tous les matins de la préserver des sottises de son cœur[ [152]».
Encore un joli mot d'elle, et en même temps une très judicieuse constatation: «La joie de l'esprit en marque la force[ [153]».