Pour s’excuser de son système et l’expliquer, Delille écrit dans le Discours préliminaire de sa traduction des Géorgiques (t. II, p. 290-291): «... Parmi nous, la barrière qui sépare les grands du peuple a séparé leur langage; les préjugés ont avili les mots comme les hommes, et il y a eu, pour ainsi dire, des termes nobles et des termes roturiers[23]. Une délicatesse superbe a donc rejeté une foule d’expressions et d’images. La langue, en devenant plus décente, est devenue plus pauvre; et comme les grands ont abandonné au peuple l’exercice des arts, ils lui ont aussi abandonné les termes qui peignent leurs opérations. De là la nécessité d’employer des circonlocutions timides, d’avoir recours à la lenteur des périphrases; enfin d’être long, de peur d’être bas; de sorte que le destin de notre langue ressemble assez à celui de ces gentilshommes ruinés, qui se condamnent à l’indigence de peur de déroger.»
Relativement aux périphrases, Sainte-Beuve émet ces intéressantes et très justes considérations (Portraits contemporains, Lebrun, t. III, p. 173): «On a récemment blâmé la périphrase; on n’oublie qu’une chose: en 1820, à la scène, dans une tragédie, le mot propre pour les objets familiers était tout simplement une impossibilité; il ne devint une difficulté que quelques années plus tard. Cinq ans après, dans Le Cid d’Andalousie (de Pierre-Antoine Lebrun: 1785-1873), le mot chambre excitait des murmures à la première représentation; Le Globe (5 mars 1825, article de M. Trognon) était obligé de remémorer aux ultra-classiques le vers d’Athalie:
De princes égorgés la chambre était remplie.
«Depuis, il faut en convenir, on a terriblement enfoncé la porte de cette chambre; on a été d’un bond jusqu’à l’alcôve. Mais, avant 1830, chaque mot simple en tragédie voulait un combat...»
Un mot revient très fréquemment sous la plume de Delille, c’est le verbe embellir:
Ma muse des jardins embellit le séjour.
(Les Jardins, III; Œuvres, t. I, p. 75.)
Quel charme embellira vos douces promenades?
(L’Homme des champs, II; ibid., p. 148.)
... Multiplie, agrandit, embellit la nature.