Dans son article «Figure, Style figuré[13]» du Dictionnaire philosophique, Voltaire mentionne plusieurs exemples d’incohérences de style empruntés principalement aux poètes de son époque. «C’est le goût, remarque-t-il très justement, qui fixe les bornes qu’on doit donner au style figuré dans chaque genre. Balthazar Gratian[14] dit que «les pensées partent des vastes côtes de la mémoire, s’embarquent sur la mer de l’imagination, arrivent au port de l’esprit, pour être enregistrées à la douane de l’entendement». C’est précisément le style d’Arlequin. Il dit à son maître: «La balle de vos commandements a rebondi sur la raquette de mon obéissance». Avouons que c’est là souvent le style oriental qu’on tâche d’admirer.»

Cyrano de Bergerac (1620-1655) se plaît fréquemment à écrire dans ce style «figuré» et singulier: «... Je prévois que, de votre courtoisie (ma belle maîtresse), je suis prédestiné à mourir aveugle. Oui, aveugle, car votre ambition ne se contenterait pas que je fusse simplement borgne. N’avez-vous pas fait deux alambics de mes deux yeux, par où vous avez trouvé l’invention de distiller ma vie, et de la convertir en eau toute claire? En vérité, je soupçonnerais... que vous n’épuisez ces sources d’eau, qui sont chez moi, que pour me brûler plus facilement», etc. (Œuvres comiques, Lettres satiriques, V, p. 181; Delahays, 1858.)

Cyrano avait pu emprunter ses alambics et ses distillations au poète Philippe Desportes (1545-1606), qui célèbre ainsi son amour:

Mon amour sert de feu, mon cœur sert de fourneau,

Le vent de mes soupirs nourrit sa véhémence,

Mon œil sert d’alambic par où distille l’eau.

Et d’autant que mon feu est violent et chaud,

Il fait ainsi monter tant de vapeurs en haut,

Qui coulent par mes yeux en si grande abondance.

(Philippe Desportes, Poésies, Diane, I, 49, p. 33; Delahays, 1858.)