Le chansonnier et vaudevilliste Nicolas Brazier (1783-1838), à qui appartient cette calinotade si souvent citée:
En vous voyant sous l’habit militaire,
J’ai deviné que vous étiez soldat
(L’Enfant du régiment; dans Larousse, art. Bévue).
publia, en 1824, sous le titre de Souvenirs de dix ans, un recueil de chansons en l’honneur des Bourbons, dont une pièce inspirée par la naissance du duc de Bordeaux avait servi naguère à célébrer la naissance du roi de Rome. Louis XVIII prit la chose en riant et gratifia le poète d’un emploi de «bibliothécaire du Château». Mais, en allant faire sa visite à son chef, à Antoine-Alexandre Barbier, le savant auteur du Dictionnaire des ouvrages anonymes et pseudonymes, qui avait le titre d’administrateur des bibliothèques particulières du roi, Brazier eut la maladresse et l’impudence de lui dire: «Vous pensez bien, monsieur, que cette place ne m’a été donnée que pour récompenser mon dévouement à la dynastie, et nullement pour m’astreindre à un travail quelconque». Barbier, qui était, lui, le travailleur par excellence, répliqua qu’il ne l’entendait pas ainsi, qu’il avait besoin de collaborateurs sérieux et effectifs, et non d’amateurs et de flâneurs. Un conflit s’ensuivit, mais l’affaire s’arrangea: Brazier donna sa démission, et reçut une modeste pension.
Attaqué, en 1815, par Le Nain jaune, qui raillait l’orthographe fantaisiste de Brazier, celui-ci rédigea ab irato une réponse fulminante, que le journal s’empressa de publier. Cette épître commençait par le mot Jamais écrit J’amais, et cette malheureuse apostrophe, mise en tête d’une lettre destinée à prouver que Brazier savait l’orthographe, excita la risée universelle. (Cf. Gustave Merlet, Tableau de la littérature française [1800-1815], t. I, p. 531; et Larousse, art. Brazier.)
Une palinodie analogue à celle de Nicolas Brazier fut commise par le vicomte d’Arlincourt (1789-1856), de plaisante mémoire. Son poème épique sur Charlemagne, La Caroléide, composé d’abord en partie pour célébrer Napoléon, fut modifié selon les circonstances, et parut, en 1818, consacré à l’éloge de Louis XVIII et des Bourbons. (Cf. Ludovic Lalanne, Dictionnaire historique de la France.)
On pourrait encore citer, comme exempte de transformations littéraires sous le premier Empire, une tragédie d’Abraham qui avait été d’abord Le Divorce de Napoléon: l’Empereur devint Abraham; l’Impératrice Joséphine, Sarah (la femme stérile); Marie-Louise, Agar; et le jeune Ismaël, son fils, devint le petit roi de Rome; — et le Don Sanche de Brifaut, interdit en 1814: l’auteur change alors ses Espagnols en Assyriens, et Don Sanche en Ninus II. Etc. (Cf. Émile Deschanel, Le Théâtre de Voltaire, p. 206, note 1.)
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Nous passerons rapidement sur Eugène Scribe (1791-1861), dont plusieurs écrivains se sont amusés à recueillir les inadvertances et bévues: voir notamment Charles de Boigne, Petits Mémoires de l’Opéra, chap. 23, p. 281-295; H. de Villemessant, Mémoires d’un Journaliste, t. V, p. 158-164, etc.