Et Benjamin Constant (dans Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. III, p. 263, note 2): «... Le sentiment profond et constant de la brièveté de la vie me fait tomber le livre ou la plume des mains, toutes les fois que j’étudie. Nous n’avons pas plus de motifs pour acquérir de la gloire, pour conquérir un empire ou pour faire un bon livre, que nous n’en avons pour faire une promenade ou une partie de whist.»

Alfred de Vigny (Journal d’un poète, p. 183; Charpentier, 1882) a très justement comparé le sort d’un livre à celui d’une bouteille jetée à la mer avec cette inscription: «Attrape qui peut!»

«Ah! que le sage Huet (l’évêque d’Avranches) avait raison quand il démontrait presque géométriquement quelle vanité et quelle extravagance c’est de croire qu’il y a une réputation qui nous appartienne après notre mort!» (Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. II, p. 164). «... Nous ressemblons tous à une suite de naufragés qui essaient de se sauver les uns les autres, pour périr eux-mêmes l’instant d’après.» (Id., Portraits littéraires, t. III, p. 128.) «... Un peu plus tôt, un peu plus tard, nous y passerons tous. Chacun a la mesure de sa pleine eau. L’un va jusqu’à Saint-Cloud, l’autre va jusqu’à Passy.» (Id., Nouvelle Correspondance, p. 157.)

Sur l’aléa et l’inanité de la gloire littéraire, voir, dans le Mercure de France de novembre 1900, un article abondamment documenté et des plus judicieux de Remy de Gourmont.

[28] Parmi les curiosités ou les monstruosités littéraires, la phrase du chapeau, de l’académicien Patin (1793-1876), est légitimement célèbre. «C’est, a dit Robert de Bonnières (Mémoires d’aujourd’hui, 2e série p. 88), le plus mémorable exemple du plus joyeux galimatias.» Voici cette perle:

«Disons-le en passant, ce chapeau fort classique, porté ailleurs par Oreste et Pylade, arrivant d’un voyage, dont Callimaque a décrit les larges bords dans des vers conservés, précisément à l’occasion du passage qui nous occupe, par le scoliaste, que chacun a pu voir suspendu au cou et s’étalant sur le dos de certains personnages de bas-reliefs, a fait de la peine à Brumoy qui l’a remplacé par un parasol.» (Patin, Études sur les tragiques grecs, t. I, p. 114; édit. de 1842.)

«Cette phrase du chapeau était jusqu’à présent réputée comme typique et inimitable, lit-on dans la Revue encyclopédique du 15 mars 1892 (col. 473); Léon Cladel (1834-1902) l’a de beaucoup surpassée dans la suivante, qui sert de début à l’un de ses contes, Don Peyrè (dans le volume de Léon Cladel, Urbains et Ruraux, p. 107 et suiv.; Ollendorff, 1884):

«A peine eut-elle débouché des gorges de Saint-Yrieix sur le plateau marneux qui les surplombe et d’où l’on découvre, à travers l’immense plaine s’étendant du dernier chaînon des Cévennes aux assises des Pyrénées, ces montagnes dont la beauté grandiose arracha jadis des cris d’enthousiasme au peu sensible Béarnais, déjà roi de Navarre, et faillit le rendre aussi troubadour que bien longtemps avant lui l’avait été Richard Cœur de Lion, alors simple duc du Pays des Eaux, où l’on trouve encore quelques vestiges des monuments érigés en l’honneur de ce descendant de Geoffroy, comte d’Anjou, lequel seigneur, aucun historien n’a su pourquoi ni comment, ornait en temps de paix sa toque, en temps de guerre son haubert d’une branche de genêt, habitude qui lui valut le surnom de Plantagenet, porté plus tard par toute la famille française à laquelle le trône anglo-saxon, après la mort d’Étienne de Blois, le dernier héritier de Guillaume de Normandie, avait été dévolu, ma monture prit peur et manqua de me désarçonner.»

Patin s’était contenté d’égayer çà et là sa phrase de quelques incidentes bizarres; «dans celle de Léon Cladel, ajoute la Revue encyclopédique, entre le sujet et le verbe, qui n’arrive qu’au bout d’une vingtaine de lignes, se trouve intercalée une bonne partie de l’histoire de France et d’Angleterre! C’est un véritable tour de force.»

Le Larousse mensuel (juin 1913, Petite correspondance, col. 3) reproduit une phrase de Ferdinand Brunetière (1849-1907), digne pendant des précédentes, et dont je me borne à citer le début: «Il n’en est pas de même des Mémoires de Mme de Caylus, ni des Lettres de cette bonne Mme de Sévigné, dont on aurait pourtant tort de croire qu’elles doivent l’une et l’autre nous inspirer une entière confiance, étant donné d’une part, en ce qui concerne Mme de Sévigné, que nous avons affaire à une femme dont il est vrai de dire qu’encore que ses lettres, qui sont d’un de nos bons écrivains, contiennent de précieux renseignements sur les événements de la cour de Louis XIV, néanmoins peu d’auteurs ont été plus légers dans leurs informations, plus superficiels dans leurs jugements, et plus médisants à cœur-joie qu’elle ne l’a été pour le plus vif plaisir de son grand malicieux de cousin, Bussy, comte de Rabutin, et de sa pimbêche de fille, la comtesse de Grignan,» etc. Je m’arrête, n’étant pas encore arrivé à la moitié de la phrase.