«Enfin, il sied à l'honnêteté des écoliers de se laver les mains en sortant du réfectoire, afin que leurs doigts graisseux ne tachent point le sinet du livre ou le feuillet qu'ils tournent. De plus, que l'enfant larmoyant n'admire point les miniatures des lettres capitales, de peur qu'il ne pollue le parchemin de ses mains humides, car il touche de suite à ce qu'il voit.
«Que désormais les laïcs, qui regardent indifféremment un livre renversé comme s'il était ouvert devant eux dans son sens naturel, soient complètement indignes de tout commerce avec les livres. Que le clerc couvert de cendres, tout puant de son pot-au-feu, ait soin de ne pas toucher, sans s'être lavé, aux feuillets des livres; mais que celui qui vit sans tache ait la garde des livres précieux[656].
«La propreté des mains, à moins qu'elles ne soient galeuses ou couvertes de pustules—stigmates de la cléricature,—convient aussi bien aux écoliers qu'aux livres. Toutes les fois que l'on remarque un défaut dans un livre, il faut y porter remède au plus tôt, car rien ne grandit plus vite qu'une déchirure, et la fracture qui est négligée un moment ne se répare dans la suite qu'avec dépens.
«Quant aux armoires bien fabriquées où les livres peuvent être conservés en toute sûreté sans craindre aucun dommage, le très doux Moïse nous en instruit au trente et unième chapitre du Deutéronome: Prenez ce livre, dit-il, et mettez-le à côté de l'arche d'alliance du Seigneur votre Dieu[657]. O lieu délicieux et convenable pour une bibliothèque que cette arche faite du bois de l'impérissable Setim, et recouverte d'or de tous côtés! Mais le Sauveur défend aussi, par son propre exemple, toute négligence inconvenante dans le maniement des livres, comme on peut le lire dans le quatrième chapitre de saint Luc[658]. En effet, lorsqu'il eut lu, dans le livre qui lui était offert, les paroles prophétiques écrites sur lui-même, il ne le rendit au ministre qu'après l'avoir fermé de ses mains sacrées. Que, par cette conduite, les étudiants apprennent plus clairement à soigner les livres, qui, dans quelque cas que ce soit, ne doivent point être négligés[659].»
*
* *
Comme suite à ces prescriptions d'un des plus anciens et des plus illustres amis des livres, il ne messied pas de placer ici les recommandations d'un bibliographe moderne, de l'Américain Harold Klett. Elles résument, d'une façon parfois un peu trop humoristique et fantaisiste, toutes les précautions à prendre pour consulter un livre, et le docteur Graesel déclare qu'il voudrait les «voir affichées dans tous les bureaux de prêt» des bibliothèques publiques[660].
L'article d'Harold Klett a paru dans the Library Journal de New-York[661], sous le titre de Don't, «Ce qu'on ne doit pas faire». En voici la traduction[662]:
«Ne pas lire au lit;
«Ne pas faire d'annotations marginales, à moins qu'on ne soit un Coleridge;
«Ne pas faire de cornes à ses livres;
«Ne pas couper avec négligence les livres neufs;
«Ne pas griffonner votre intéressant et précieux autographe sur les pages de titre;
«Ne pas faire mettre à un livre d'un dollar une reliure de cinq dollars;
«Ne pas mouiller le bout de ses doigts pour tourner plus facilement les feuillets;
«Ne pas lire en mangeant;
«Ne pas confier des livres précieux à de mauvais relieurs;
«Ne pas couper ses livres avec les doigts;
«Ne pas laisser ses livres à l'abandon et sans les fermer;
«Ne pas laisser tomber sur ses livres la cendre des cigares;
«Ce qui vaut mieux, ne pas fumer en lisant: cela fait mal aux yeux;
«Ne pas enlever les vieilles gravures des livres;
«Ne pas poser vos livres sur le rebord d'avant[663] (c'est-à-dire sur la gouttière,—comme on le fait souvent, lorsqu'on est en train de lire, et que, momentanément interrompu dans cette lecture, au lieu de prendre la peine de fermer le volume après y avoir laissé une marque, on le place debout sur la tranche de devant, sur la gouttière écartée et béante);
«Ne pas faire sécher des feuilles (de plantes) dans les livres;
«Ne pas placer de rayons (de bibliothèque) au-dessus des becs de gaz;
«Ne pas tenir les livres par les plats de la couverture[664];
«Ne pas éternuer sur les pages;
«Ne pas arracher les feuillets de garde;
«Ne pas acheter des livres dépourvus de valeur;
«Ne pas nettoyer ses livres avec des linges sales;
«Ne pas loger ses livres dans des buffets, des commodes ni des armoires: ils ont besoin d'air;
«Ne pas faire relier ensemble deux livres différents;
«Dans aucun cas, n'enlever ni les planches ni les cartes des livres;
«Ne pas couper les livres avec des épingles à cheveux;
«Ne pas faire relier de livres en cuir de Russie[665];
«Ne pas employer les livres pour caler des chaises et des tables boiteuses;
«Ne pas lancer les livres sur les chats ou sur la tête des enfants;
«Ne pas briser le dos des livres en les ouvrant entièrement et de force;
«Ne pas lire les livres reliés trop près du feu ou du poêle, ni en hamac ou en bateau;
«Ne pas laisser les livres prendre de l'humidité;
«Ne pas oublier ces conseils.»
«On peut encore ajouter à cette liste, dit M. E.-D. Grand[666], la recommandation de toutes les bibliothèques publiques:
«Ne pas poser les livres ouverts les uns sur les autres, et ne pas écrire en appuyant le papier sur les pages.»