Dans son autobiographie, Ma vocation[72], Ferdinand Fabre, un romancier dont le talent d'observateur et d'écrivain méritait plus de gloire et de succès, glisse cet aveu: «Les livres m'ont toujours fort troublé; dès mon enfance… j'ai eu pour les livres je ne sais quel respect profond, quelle attention émue. Je me suis dit souvent depuis: «C'est dans les livres que l'homme a caché ce qu'il a de plus noble, de plus haut, de plus vertueux, de plus vaillant…», et mille fois j'ai baisé avec amour les pages de mes Confessions de saint Augustin ou de mon Imitation de Jésus-Christ

L'historien et critique d'art Charles Blanc fait la remarque suivante[73]: «J'ai toujours pensé, et j'ai vérifié quelquefois, que l'on peut se faire une idée juste du caractère et de l'esprit d'un homme qu'on n'a jamais vu rien qu'en regardant sa bibliothèque. Dis-moi ce que tu lis, et je te dirai qui tu es[74]. Avant même d'avoir lu les titres des ouvrages rangés dans les armoires de ce personnage que l'on ne connaît point et qui vous fait attendre dans son cabinet, on n'a qu'à jeter un coup d'œil sur ses reliures pour savoir s'il a le sentiment de l'ordre, s'il a du tact, s'il a du goût, s'il est vraiment possédé de l'amour des livres ou s'il n'en a que l'ostentation, s'il est enfin de ceux qui ont une bibliothèque seulement pour la montre, de ceux à qui M. de Paulmy[75] proposait cette inscription à mettre sur leurs livres: Multi vocati, pauci lecti, beaucoup d'appelés, peu de lus

«Quoi de plus désirable que la passion des vieux livres? écrit Hippolyte Rigault[76]. Non des rares et des coûteux: celle-là, c'est le privilège des riches et des enrichis; encore n'est-elle souvent qu'une passion factice et toute de vanité, une manière de donner à des millions un air intellectuel, chez les faux bibliophiles… L'amour des vieux livres, humbles, mal reliés, qu'on achète pour peu de chose et qu'on revendrait pour rien, voilà la vraie passion, sincère, sans artifice, où n'entrent ni le calcul, ni l'affectation. C'est un bon sentiment que ce culte de l'esprit et ce respect touchant pour les monuments les plus délabrés de la pensée humaine; c'est un bon sentiment que cette vénération pour ces livres d'autrefois qui ont connu nos pères, qui ont peut-être été leurs amis, leurs confidents. Voilà les sentiments qu'éveille dans le cœur l'amour des vieux volumes: aimable passion qui est plus qu'un plaisir, qui est presque une vertu… On compte ses prisonniers avec un air vainqueur; on les range un par un sur de modestes rayons; ils seront aimés, choyés, dorlotés malgré leur indigence, comme s'ils étaient vêtus d'or et de soie.»

Le spirituel chroniqueur et humoriste bibliophile Jules Richard nous fait cette confession[77]: «Après avoir profité de tous les biens de ce monde dans la juste mesure de mes moyens et de mes forces, je puis, sans hypocrisie, constater ici que, de toutes les jouissances, celles qui proviennent de l'amour des livres sont, sinon les plus vives, tout au moins les plus facilement et les plus longtemps renouvelables. Au jeu, on ne gagne pas toujours; avec les femmes, la vieillesse arrive avant la satiété. Il y a bien aussi la table! Mais quand on a bu et mangé pendant deux heures, il faut s'arrêter. La pêche! la chasse! dira-t-on.—Pour la pêche, il faut de la patience et… du poisson; pour la chasse, il faut des jambes et du gibier. Pour le livre, il ne faut que le livre.»—Et des yeux, des yeux pas trop fatigués, est-il séant d'ajouter.

Mais nul n'a parlé des livres avec plus de cœur et de communicatif sentiment, de haute raison et de compétence qu'un écrivain mort il y a quelques années, à peu près inconnu, Gustave Mouravit, l'auteur de le Livre et la Petite Bibliothèque d'amateur, Essai de critique, d'histoire et de philosophie morale sur l'amour des livres.[78] Voici quelques extraits de cet excellent ouvrage, auquel nous aurons souvent recours: «… Malheur à qui n'aime pas à lire, c'est-à-dire à se perfectionner lui-même, à puiser dans ce merveilleux océan, formé de la fusion de tant de génies divers, les éléments de sa propre vie, de sa dignité, de son bonheur[79]». «… Ce mot de bibliophilie n'est pas de création récente. Nous l'avons trouvé inscrit pour la première fois sur le titre d'un intéressant petit livre, première œuvre bibliographique du savant et judicieux Salden (sous le pseudonyme de Christianus Liberius Germanus): Bibliophilia, sive de scribendis, legendis et æstimandis libris exercitatio parænetica (Utrecht, 1681, in-16). Qu'on veuille bien accorder quelque attention à l'énoncé de ce titre, car il renferme la véritable et complète explication de ce qu'on entendait alors et de ce qu'on doit réellement entendre par ce mot de bibliophilie. La bibliophilie vraie, en effet, ne sépare pas l'œuvre du livre[80].» «… Il faut donc que la connaissance des livres et le culte des Lettres se donnent la main, qu'ils s'unissent dans un embrassement qui les honorera, les élèvera[81].» «… Les livres, les seuls amis que le temps ne nous enlève pas[82].» «… O chers livres! vous qui avez banni du monde l'ignorance et la grossièreté; vous dont «telle est la puissance, telle la dignité, telle l'influence, que si vous n'étiez point, il n'y aurait parmi nous ni trace des choses passées, ni la moindre notion des choses divines et humaines[83],» ils sont bien antiques, vos titres à l'amour et à la reconnaissance des hommes, «car à la tête de tous les peuples, il y a un livre, et un livre à la tête de toutes les grandes civilisations[84][85]

Et pour clore cette très sommaire et déjà longue revue[86], nous rappellerons la célèbre péroraison de l'article de Silvestre de Sacy sur le Catalogue de la bibliothèque de feu J.-J. de Bure, cette émouvante oraison funèbre tant de fois citée[87], et qui est comme la «Tristesse d'Olympio» du bibliophile; nous ne saurions mieux terminer:

«Encore bien peu de jours, et cette belle bibliothèque de MM. de Bure n'existera donc plus! Ces livres qu'ils avaient rassemblés avec amour vont se partager entre mille mains étrangères et sortir de ce petit cabinet où ils étaient gardés avec un soin si tendre! D'autres bibliothèques s'en enrichiront pour être dispersées à leur tour. Triste sort des choses humaines! O mes chers livres! Un jour viendra aussi où vous serez étalés sur une table de vente, où d'autres vous achèteront et vous posséderont, possesseurs moins dignes de vous peut-être que votre maître actuel! Ils sont bien à moi pourtant, ces livres; je les ai tous choisis un à un, rassemblés à la sueur de mon front, et je les aime tant! Il me semble que par un si long et si doux commerce ils sont devenus comme une portion de mon âme! Mais quoi? Rien n'est stable en ce monde, et c'est notre faute si nous n'avons pas appris de nos livres eux-mêmes à mettre au-dessus de tous les biens qui passent et que le temps va nous emporter, le bien qui ne passe pas, l'immortelle beauté, la source infinie de toute science et de toute sagesse[88]

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Bien que nous n'ayons pas en vue ici les livres d'art et de luxe, nous ne méconnaissons pas le très puissant attrait et toute l'importance que possède, pour le simple usage même, pour la lecture ou l'étude, l'extérieur du livre: un format commode, ni trop grand, ni trop petit; un caractère d'impression suffisamment gros, que l'œil perçoive aisément et suive sans fatigue; un papier de bonne qualité, dont la blancheur ne miroite pas et n'éblouisse pas le regard; enfin une correction de texte irréprochable. Volontiers nous nous écrierons avec Chevillier, un des anciens historiens de l'imprimerie:

«O dieux et déesses! quoi de plus rare et de plus charmant que la contemplation d'un beau livre imprimé en bons caractères, gros et menus, avec une bonne encre indestructible?… Il n'y a pas de tableau du plus grand maître qui soit plus agréable aux yeux de l'honnête homme et du savant parfait[89]