Il va de soi que ces entailles ou grecques, faites à la scie, doivent être aussi peu profondes que possible: on ne doit grecquer que très peu, dans l'intérêt même du livre, pour que ses marges de fond ne soient pas endommagées, ne soient pas trop réduites, que ce qu'on pourrait appeler la charnière[307] du volume conserve son maximum d'amplitude. C'est l'instante recommandation de tous les bibliographes, et nombre d'entre eux ajoutent qu'on devrait ne pas grecquer du tout[308] et en revenir à l'ancien mode de couture, à la couture dite sur nerfs, la couture où les ficelles ou nerfs font saillie sur le dos des cahiers, et, par suite, saillie réelle et non simulée sur le dos du livre; où l'on ne triche pas, où chaque cahier est cousu non partiellement mais tout du long, et où le fil chaque fois entoure entièrement la ficelle: cette dernière façon de coudre s'appelle à point arrière, par opposition à la couture à point devant où le fil ne fait que s'appuyer contre la ficelle, l'entourer seulement sur la moitié de sa circonférence[309]. La grosseur du fil,—qui est, comme nous l'avons dit[310], du fil de lin,—augmente, bien entendu, avec le format et même souvent avec l'épaisseur du livre.
Ce qui a fait jusqu'à ces dernières années, jusqu'à l'invention des machines à coudre les livres, la vogue du grecquage, c'est l'économie de temps et d'argent qui en résultait. «Effectivement, écrivent MM. S. Lenormand et Maigne[311], les trous pour passer l'aiguille sont tout faits, et si une ouvrière peut coudre [dans sa journée] 300 cahiers non grecqués en les alignant et en les cousant tout du long, elle peut en coudre 1500 en cousant deux ou trois cahiers, et en sautant un nerf à chaque passe, comme le font la plupart des femmes, malgré les recommandations qu'on leur adresse à cet égard[312]. La grecqure, ainsi manœuvrée, diminue donc la main-d'œuvre des quatre cinquièmes; elle dispense l'ouvrière d'une infinité de soins, et dissimule les défauts de l'endossure.»
Aujourd'hui, fort heureusement, la machine à coudre les livres, dont il existe déjà plusieurs systèmes, a mis fin à ces défectuosités de travail et à ces fraudes. La description de ces divers systèmes, forcément tous très compliqués, que ce soit le système de l'Allemand Brehmer ou de l'Américain Smyth, ou celui qui porte la marque suisse Martini[313], excéderait les dimensions de notre ouvrage. Bornons-nous aux résultats. On calcule qu'une machine,—la machine Brehmer, par exemple, qui est, je crois, la plus employée,—coud 1500 cahiers à l'heure et fait à elle seule la besogne de huit ouvrières[314], et non seulement cette besogne se fait huit fois plus vite, mais le travail est incomparablement supérieur à celui d'autrefois. Chaque cahier est percé exactement dans le pli, cousu ensuite d'un bout à l'autre, et cousu de l'intérieur à l'extérieur, ce qui régularise la tension de la couture et facilite l'encollage du dos. Autre avantage inappréciable: chaque aiguille (on en emploie trois pour les volumes in-18, quatre pour les grands in-8, etc.) est indépendante; en sorte que si, la reliure terminée, un fil vient à se rompre, les autres n'en pâtissent pas et restent intacts, le livre ne se découd pas. Aujourd'hui, en un mot, il est plus économique de faire de la bonne couture que de la mauvaise, que du grecquage; seulement, il faut s'adresser aux maisons bien outillées, pourvues desdites machines, et non aux petits relieurs routiniers ou qui végètent.
Pour la couture des volumes de grands formats et de papier fort, comme les albums de musique, qu'on veut pouvoir ouvrir aisément et laisser ouverts à plat, on remplace les ficelles par des rubans de soie ou des lacets, ou encore par des bandes de parchemin.
Quant à la couture métallique, système qui nous vient d'Allemagne, et où les cahiers sont assemblés un à un au moyen de fils de métal (fils de fer étamés, zingués ou nickelés), puis réunis tous ensemble par le dos, qu'une couche de colle adapte ensuite à la couverture, c'est, on le devine sans qu'il soit besoin d'insister, un procédé «désastreux pour le livre[315]». Ce mode de couture ne devrait servir que pour le brochage des plaquettes très minces et sans valeur, catalogues, prospectus, etc.
Depuis longtemps, sinon dès les débuts mêmes de la reliure, on a essayé d'éluder la couture, cette opération essentielle et fondamentale de l'habillement du livre, mais peu apparente, presque cachée, facile par suite à adultérer et à truquer, toute l'importance, tous les soins étant donnés à ce qui se voit le plus, à la couverture, à l'ornement du dos et des plats.
Un relieur du XVIIIe siècle, Delorme, «à l'imitation de quelques mauvais ouvriers anglais, rapporte Lesné[316], rognait les livres par le dos, les passait en colle forte, et s'abstenait par là de les coudre. Son but était, je crois, de rendre le livre égal d'épaisseur sur tous les points…» Mais, si louable que fût cette intention, un tel procédé ne pouvait être que déplorable pour les volumes ainsi traités: voulait-on les relier à nouveau, il fallait commencer par rogner la marge du fond, qu'on avait enduite de colle; à la longue, les plus larges marges auraient fini par y passer, et c'était la destruction du livre.
D'autres relieurs, nos contemporains, ceux-là, ont trouvé mieux: ils ne se donnent même pas la peine de rogner le dos, de toucher à la tête ni à la tranche des cahiers; ils se contentent de les grecquer, de passer des ficelles dans les entailles du grecquage,—des ficelles autour desquelles ne s'appuie ni ne s'enroule aucun fil de couture, mais qui servent à faire croire que le livre est cousu;—ils imprègnent de colle forte ces ficelles et les dos qu'elles traversent, y appliquent une couverture, une mirifique couverture, toute éblouissante d'or et de gaufrures,—et le tour est joué. Cela tient, et, comme beaucoup de gens n'ont des livres que pour la montre, les laissent dormir sur leurs rayons sans les feuilleter jamais et encore moins les couper, il y a chance pour que la fraude ne soit de sitôt découverte. Mais qu'il prenne fantaisie à l'un de ces singuliers amateurs d'introduire le coupe-papier dans un des volumes reliés par cet expéditif procédé, on voit d'ici ce qui se produit: cela ne tient plus; toutes les feuilles se détachent et tombent; il ne reste d'adhérent au dos que les premières et dernières pages de chaque cahier, celles qu'on a frottées de colle.
Il est cependant quelques cas où ce mode de reliure sans couture, dit reliure arraphique (du grec ἄῤῥαφος, non cousu), peut s'employer et s'emploie sans inconvénient. C'est pour les journaux et les publications de grand format, à bon marché, tirées sur une seule feuille en in-plano ou en in-folio. On assemble ces feuilles, on grecque les dos et l'on y glisse des ficelles; on enduit dos et ficelles de colle forte, ou mieux d'une colle spéciale formée par une «dissolution de gomme élastique ou caoutchouc[317]», et l'on applique la couverture. Mais, pour peu que ces feuilles aient une valeur artistique, si ce sont, par exemple, des cartes de géographie qu'on veuille réunir en atlas, il est indispensable de les monter sur onglets, c'est-à-dire de coller leur dos contre une bande de papier ou même de l'insérer dans une sorte de mince et longue charnière de toile adaptée au dos de la couverture. C'est cette bande ou charnière de papier ou de toile qui porte le nom d'onglet.
La colle forte a l'avantage de sécher très rapidement; mais elle a l'inconvénient de laisser des traces qui ne s'en vont pas aisément et de détériorer les volumes. C'est pour cela que les brocheurs ne devraient jamais employer de colle forte pour faire adhérer au dos des livres le papier de la couverture: ils devraient se contenter de colle d'amidon ou de colle de pâte. Celle-ci peut être facilement rendue imputrescible et antiseptique (avec de l'alun, du phénol, etc.), et ne mérite plus les anathèmes dont le brave Lesné l'a jadis accablée[318]. Les bonnes maisons de reliure n'emploient plus d'ailleurs aujourd'hui, pour l'endossure des livres, que de la colle ainsi préparée, dite colle hygiénique.