Le plus simple et le mieux, c'est d'exécuter simultanément les deux catalogues, de rédiger chaque fiche en double exemplaire[480], et de classer l'un dans la boîte du catalogue alphabétique, l'autre dans celle du catalogue méthodique. Les diverses sections de ce dernier seront séparées par des fiches de couleur, un peu plus hautes que les fiches ordinaires, des vedettes portant chacune le titre de sa section;—absolument, ainsi que nous l'avons vu page [221], comme sont séparées les sections du premier, c'est-à-dire les fiches de chaque lettre du catalogue alphabétique.
Mais quelles seront-elles, ces sections du catalogue méthodique? Dans quel ordre les ranger et les grouper, ces fiches? Quel sera le système de classification générale bibliographique que nous allons appliquer et suivre?
Il ne s'agit de rien moins ici que de déterminer intégralement tous les éléments des connaissances humaines, de diviser et subdiviser logiquement tout ce vaste ensemble, et, rien qu'à l'énoncé du problème, on en pressent les difficultés, on devine combien la tâche est compliquée, ardue et épineuse.
«La première chose à faire avant de mettre la main au catalogue méthodique, écrit M. Jules Cousin[481], c'est de s'être tracé un système de classement, avec des divisions et subdivisions plus ou moins nombreuses, suivant l'importance du fonds que l'on a à cataloguer. Si l'on n'a pas, dès l'abord, fait ce travail préliminaire, si l'on n'a pas au moins marqué les grandes lignes du plan que l'on s'astreindra à suivre rigoureusement, on marchera au hasard, et, à la place de l'ordre et de la clarté, on n'aura que confusion et chaos… Pour montrer le mieux à faire, il n'y a, croyons-nous, rien de plus sage que d'indiquer ce qui s'est déjà fait, et d'interroger l'expérience des hommes les plus compétents.»
Jetons donc un coup d'œil sur les divers essais et systèmes de classification pratiqués jusqu'ici[482], et voyons ce qu'on en peut tirer et quel choix on doit faire.
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Un des plus anciens catalogues bibliographiques qui soient parvenus jusqu'à nous est celui de la bibliothèque de l'église de Saint-Emmeran de Ratisbonne; il a été rédigé en 1347 et comprend douze divisions, consacrées la plupart aux livres saints: 1o Libri textuum Bibliæ; 2o Diversi expositores super Biblia; 3o Doctores; 4o Libri Historiarum; etc.
Mais ce n'est pas là, à vrai dire, un système bibliographique; pas plus que ce catalogue publié en 1498 par Alde l'Ancien sur un simple feuillet, intitulé: Libri græci impressi, et contenant quatorze articles divisés en cinq classes: 1o Grammatica; 2o Poetica; 3o Logica; 4o Philosophica; 5o Sacra scriptura.
Le premier classement qu'on peut vraiment considérer comme un système bibliographique date de cinquante ans plus tard; il est dû au célèbre médecin suisse Conrad Gesner, qui, dans la deuxième partie de son ouvrage Bibliotheca universalis, imprimé à Zurich de 1545 à 1549, classa les Pandectæ[483], c'est-à-dire tout ce que l'esprit humain peut embrasser, en vingt et une catégories: 1. Grammatica; 2. Dialectica; 3. Rhetorica; 4. Poetica; 5. Arithmetica; 6. Geometria; 7. Musica; 8. Astronomia; 9. Astrologia; 10. De Divinatione et Magia; 11. Geographia; 12. Historia; 13. De diversis Artibus; 14. De naturali Philosophia; 15. De prima Philosophia, et Theologia Gentilium; 16. De morali Philosophia; 17. De œconomica Philosophia; 18. Politica; 19. De Jure civili et pontifico; 20. Theologia (ce titre devait être celui du 21e livre; mais la Médecine, qui en aurait formé le 20e, n'ayant pas paru, on la remplaça par la Théologie).
Quant à la France, le premier système de classement bibliographique qui y fut publié remonte à l'année 1587; il a pour auteur Christofle de Savigny et pour titre Tableaux accomplis de tous les arts libéraux. Il contient seize sections et présente plus d'une analogie avec le système de Gesner: Grammaire, Rhétorique, Dialectique, Arithmétique, Géométrie, Optique, Musique, Cosmographie, Astrologie, Géographie, Physique, Médecine, Éthique, Jurisprudence, Histoire, Théologie. Une nouvelle édition (Paris, Liber, 1619; in-fol. 37 pp.) comprend deux nouvelles sections, Poésie et Chronologie, dont la dernière manque à Gesner. «Le système de Savigny, observe la Grande Encyclopédie[484], est le premier exemple des remaniements que les auteurs de systèmes bibliographiques firent souvent subir à leurs méthodes, pendant les deux siècles suivants et même encore au XIXe siècle, malgré les progrès de la bibliographie et l'expérience des livres et des systèmes de classement.»