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Les taches qu'on rencontre sur les feuillets des livres se divisent en deux grandes catégories: taches maigres et taches grasses.

Les taches maigres sont produites le plus ordinairement par la poussière, la boue, l'eau, la rouille et l'encre à écrire.

Pour enlever les taches dues à la poussière, il suffit souvent de les frotter avec un peu de mie de pain ou de gomme à effacer. Si ce moyen ne réussit pas, si ces taches sont importantes et invétérées, prendre «un peu de terre bolaire blanche[588] en poudre fine, que l'on tamise sur les endroits tachés, de manière à en avoir à peu près l'épaisseur d'un centime. On place ensuite dessus une feuille de papier, et l'on met le tout sous presse pendant vingt-quatre heures. Au bout de ce temps, il est rare que toutes les taches ne soient pas enlevées par la terre bolaire. S'il en restait encore quelques-unes, on répéterait l'opération, et l'on pourrait être alors assuré d'un succès complet[589]

Au lieu de la terre bolaire, qui ne se rencontre pas couramment dans le commerce, à Paris du moins, des spécialistes conseillent d'employer le chlorure de chaux: une demi-heure de contact suffit d'ordinaire pour amener la disparition de la tache[590].

Le frottement du grattoir ou du caoutchouc blanc peut aussi suffire, en bien des cas, à enlever les taches de boue. Sur celles qui persisteraient, on appliquera une dissolution de savon, qu'on laissera séjourner une demi-heure ou une heure, selon l'importance de la tache. On trempe ensuite la feuille dans de l'eau bien pure, et, au moyen d'un blaireau ou d'une éponge, on détache délicatement la couche de savon, qui, en s'en allant, entraîne la boue avec elle[591].

Les taches d'humidité[592], les piqûres, les mouillures—ces taches sont si fréquentes qu'elles ont mérité en librairie ces noms spéciaux—se traitent homéopathiquement par l'eau: un simple bain d'eau pure, froide ou bouillante, suffit le plus souvent, après une heure ou deux d'immersion, pour les faire disparaître. Si elles résistaient, on ajouterait à ce bain un peu d'eau de Javel (hypochlorite de potasse) ou de chlorure de chaux[593].

Si les mouillures n'ont atteint que quelques feuillets, l'opération peut se faire très facilement. Il suffit de poser à plusieurs reprises un linge humide de chaque côté d'un des feuillets tachés, après avoir isolé ce feuillet des deux pages voisines au moyen de feuilles d'étain. Dès que l'action du linge mouillé s'est produite, dès que la tache a disparu, on enlève le linge et les feuilles d'étain, on les remplace par du papier buvard et l'on referme le livre. On nettoie de même les quelques autres feuillets[594].

Mais quand le livre est entièrement ou à demi envahi par les mouillures, il faut se résoudre à le plonger dans l'eau feuille par feuille, et pour cela le découdre ou le dérelier, opération qui, dans ce dernier cas, exige de minutieuses précautions et de la patience, surtout si le livre est relié à dos plein.

Si ces mouillures, déjà anciennes et invétérées, présentaient un caractère d'intensité exceptionnelle, si elles s'étaient transformées, sur nombre de pages, sur la tranche ou certains coins du livre, en moisissure, alors le mal serait des plus graves, et l'on ne risquerait rien de recourir, pour tenter de le conjurer, aux plus énergiques médications: eau de Javel plus ou moins concentrée, chlorure de chaux, etc. «La moisissure, dit très bien M. Ris-Paquot, est la plus terrible de toutes les taches; c'est la véritable gangrène du livre, et, quand elle est bien accentuée, nulle opération ne pourrait le sauver de cette terrible maladie, entraînant avec elle la décomposition de la pâte du papier. Là, tous les remèdes peuvent être employés: le malade est condamné à l'avance; il faut essayer, et, quoique les miracles ne soient plus à la mode, qui sait si un hasard providentiel ne viendra point couronner la persévérance[595]