»Cette même nuit, je me réveillai tout d'un coup. Je voyais en face de la fenêtre de ma chambre, près de mon lit, mon frère à genoux, entouré, à ce qu'il me semblait, d'un léger brouillard phosphorescent. Je tâchai de parler, mais je ne pus y réussir. J'enfonçai ma tête dans les couvertures; je n'étais pas du tout effrayé (nous avons tous été élevés à ne pas croire aux esprits et aux apparitions), mais je voulais simplement rassembler mes idées, parce que je n'avais pas pensé à lui, ni rêvé de lui, et que j'avais oublié ce que je lui avais écrit une quinzaine avant cette nuit-là. Je me dis que ce ne pouvait être qu'une illusion, un reflet de la lune sur une serviette ou sur quelque autre objet hors de sa place. Mais lorsque je levai les yeux, il était encore là, fixant sur moi un regard plein d'affection, de supplication et de tristesse. Je m'efforçai encore une fois de parler, mais ma langue était comme liée; je ne pus prononcer un son. Je sautai du lit, je regardai par la fenêtre et je m'aperçus qu'il n'y avait pas de clair de lune: la nuit était noire et il pleuvait serré, à en juger d'après le bruit qu'on entendait contre les carreaux; je me retournai, et je vis encore le pauvre Oliver: je fermai les yeux, marchai à travers l'apparition et arrivai à la porte de la chambre. En tournant le bouton, avant de sortir, je regardai encore une fois en arrière. L'apparition tourna lentement la tête vers moi et me jeta encore un regard plein d'angoisse et d'amour. Pour la première fois, je remarquai alors à la tempe droite une blessure d'où coulait un filet rouge. Le visage avait un teint pâle comme de la cire, mais transparent; transparente était aussi la marque rouge. Mais il est presque impossible de décrire l'apparence de la vision. Je sais seulement que je ne l'oublierai jamais. Je quittai la chambre et j'allai dans celle d'un ami, où je m'installai sur le sofa pour le reste de la nuit; je lui dis pourquoi. Je parlai aussi de l'apparition à d'autres personnes de la maison; mais, lorsque j'en parlai à mon père, celui-ci m'ordonna de ne pas répéter un tel non-sens, et surtout de n'en rien dire à ma mère.

Le lundi suivant, il reçut une note de Sir Alexandre Milne annonçant que le Redan avait été pris d'assaut, mais sans donner des détails. Je dis à mon ami de me le faire savoir, s'il voyait avant moi le nom de mon frère parmi les tués et les blessés. Environ une quinzaine plus tard, il entra dans la chambre à coucher que j'occupais dans la maison de sa mère, à Athole Crescent, Edinburgh.

Je lui dis, l'air très grave: «Je suppose que vous venez pour me communiquer la triste nouvelle que j'attends.» Il répondit: «Oui.» Le colonel du régiment et un officier ou deux, qui avaient vu le cadavre, confirmaient le fait que l'apparence du corps s'accordait très bien avec ma description. La blessure mortelle était exactement là où je l'avais vue. Mais personne ne put dire s'il était vraiment mort tout de suite. Son apparition, dans ce cas, devait avoir eu lieu quelques heures après sa mort, car je l'avais vue quelques minutes après 2 heures du matin. Quelques mois plus tard, on renvoya à Inveresk un petit livre de prières et la lettre que je lui avais écrite. Les deux objets avaient été trouvés dans la poche intérieure de la tunique qu'il portait au moment de sa mort; je les ai encore.

Le récit de la London Gazette Extraordinary, du 22 septembre 1855, prouve que l'assaut du Redan commença dans l'après-midi du 8 septembre et qu'il dura au moins une heure et demie. Le rapport de Bunell nous apprend «que les morts, les moribonds et les non blessés étaient empilés pêle-mêle.» L'heure exacte de la mort du lieutenant Oliver Calt n'est pas connue.

Le capitaine Calt dit dans une autre communication:

Mon père reçut la lettre de l'amiral Milne juste au moment où nous partions en voiture pour visiter des ruines situées à une distance de quelques milles. Mon père conduisait, j'étais assis à côté de lui, et il fit l'observation: «J'ai bien fait de vous dire de ne pas parler à votre mère de l'apparition de votre frère Oliver. J'espère que vous défendrez à toutes les personnes auxquelles vous en avez parlé de mentionner cet incident, parce que, à présent, depuis cette nouvelle, votre mère serait doublement tourmentée.»

Le capitaine Calt nous a nommé plusieurs personnes qui pourraient confirmer son récit. Sa sœur, Mme Halpe, de Fermey, nous a envoyé la lettre suivante:

Le 12 septembre 1882.

Dans la matinée du 8 septembre 1855, mon père, M. Calt, nous a raconté, à moi, au capitaine Ferguson, du 42e régiment, qui est mort depuis, au major Dorwick, de la Rifle Brigade (qui vit encore), et à d'autres, qu'il s'était réveillé pendant la nuit et qu'il avait vu, lui avait-il semblé, mon frère aîné, le lieutenant Oliver Calt, des Royal Fusiliers (alors en Crimée), qui se tenait debout entre le lit et la porte. Il avait vu que Oliver avait été blessé de plusieurs balles; je me souviens qu'il nous a parlé d'une blessure à la tempe. Mon frère s'était levé; il s'était précipité, les yeux fermés, vers la porte et, en se retournant, il avait vu l'apparition, qui se tenait entre lui et le lit. Mon père lui ordonna de ne plus parler de cela pour ne pas effrayer ma mère; mais, bientôt après, arrive la nouvelle de la chute du Redan et de la mort de mon frère.

Deux années plus tard, mon mari, le colonel Hape, invita mon frère à diner. Mon mari n'était alors encore que lieutenant aux Royal Fusiliers, et mon frère, enseigne aux Royal Welsh Fusiliers. Ils parlèrent à diner de mon frère aîné. Mon mari indiquait quel était l'aspect de son cadavre, quand on l'avait trouvé, lorsque mon frère décrivit, ce qu'il avait vu. A l'étonnement de toutes les personnes présentes, la description des blessures correspondait aux faits.