L'héroïne de cette histoire est une dame russe qui vivait dans la première moitié de ce siècle, et qui était mariée à un officier de l'armée russe, M. Toutchkof. Elle était très nerveuse, très impressionnable, encline à un certain mysticisme. C'est elle qui, après la bataille de Borodino, où périt son mari, fonda le monastère qui s'élève aujourd'hui sur l'ancien champ de bataille. Elle mourut, en 1838, abbesse de ce couvent. Le souvenir du rêve extraordinaire qu'elle eut avant la mort de son mari s'est conservé soigneusement dans sa famille, et c'est à une nièce de Mme Toutchkof que nous avons dû la confirmation, dans tous ses détails, du récit suivant.

Il a été emprunté par M. Rambaud à la biographie de Mme Toutchkof.

Quand arriva 1812 et que son mari se rendit à l'armée, elle dut se résigner, cette fois, dans cette guerre sérieuse contre un Napoléon, à se séparer de lui et à se rendre chez ses parents à Moscou.

Pourtant, comme les régiments de Toutchkof étaient cantonnés à Minsk, les deux époux peuvent faire route quelque temps ensemble, avant de se séparer. Ils n'étaient accompagnés que d'une Française, Mme Bouvier, gouvernante de l'enfant; elle fut la meilleure amie de ceux que la guerre française allait rendre si malheureux. La dernière nuit, toute la compagnie coucha sur le plancher d'une cabane. Cette nuit-là, il arriva à Mme Toutchkof une chose étrange.

Margarita Mikhaïlowna, dit son biographe, fatiguée d'une longue route, s'endormit promptement. Alors elle eut un songe. Elle vit, suspendu devant elle, un tableau sur lequel elle lut, tracés en lettres de sang et en langue française, ces six mots: «Ton sort se décidera à Borodino!» De grosses gouttes de sang se détachaient des lettres et ruisselaient sur le papier. La malheureuse femme poussa un cri et se leva en sursaut. Son mari et Mme Bouvier, réveillés par ce cri, coururent à elle. Elle était pâle et tremblait comme une feuille. «Où est Borodino? dit-elle à son mari, quand elle put respirer; on te tuera à Borodino.» «Borodino? répéta Toutchkof, c'est la première fois que j'entends ce nom.» Et, en effet, le petit village de Borodino était alors inconnu. Margarita Mikhaïlowna raconta son rêve. Toutchkof et Mme Bouvier s'efforcèrent de la rassurer. Borodino n'existait pas, n'avait jamais existé, et d'ailleurs le songe ne disait pas qu'Alexandre y serait tué. L'interprétation de Marguerite était purement arbitraire. «Tout le mal vient, ajouta enfin le mari, de ce que tu as les nerfs un peu surexcités. Recouche-toi, pour l'amour de Dieu, et tâche de dormir.» Son sang-froid la calma un peu. La fatigue triompha de ce qui lui restait de terreur; elle se recoucha et s'endormit. Mais le même songe se renouvela; une seconde fois, elle revit la fatale inscription; elle revit ces gouttes de sang qui, lentement, l'une après l'autre, se détachaient des lettres et ruisselaient sur le papier. De plus, elle vit, cette fois, debout autour du tableau, trois personnages: un prêtre, son frère Cyrille Narychkine, et enfin son père, qui tenait dans ses bras le petit Nicolas, son enfant. Elle s'éveilla en proie à une telle agitation que, cette fois, Alexandre fut sérieusement effrayé. A toutes ses paroles, elle ne répondait que par des sanglots ou par cette question: «Où est Borodino?» Il finit par lui proposer d'examiner les cartes de l'état-major et de se convaincre par elle-même qu'on n'y trouvait pas de Borodino. Il envoya aussitôt réveiller un de ses officiers d'ordonnance et lui demanda la carte. L'officier, surpris d'une demande aussi extraordinaire à pareille heure, l'apporta lui-même. Toutchkof la déploya, peut-être non sans un sentiment secret d'appréhension, et l'étendit sur la table. Tout le monde se mit à rechercher le nom fatal; personne ne le trouva. «Si Borodino existe réellement, dit Toutchkof en se tournant vers sa femme, à en juger par son nom il ne peut être qu'en Italie. Or, il est bien peu probable que les hostilités soient transportées là-bas: tu peux donc te rassurer.» Mais elle ne se rassura point. Le maudit songe la poursuivait; c'est dans un désespoir affreux qu'elle se sépara de son mari. Toutchkof l'embrassa, la bénit pour la dernière fois, elle et son fils, et, debout sur la grande route, contempla longuement la berline qui les emportait, jusqu'à ce qu'elle eût disparu à ses yeux.

Il écrivait souvent à sa femme, qui s'était établie dans une petite ville du district, Kineckma, afin d'être plus à portée de recevoir ses lettres. Elle attendait les jours de poste avec une fiévreuse anxiété. Arriva le 1er septembre, c'était le jour de sa fête. Elle entendit la messe et, revenue de l'église, se mit à sa table de travail; toute pensive, elle appuya sa tête dans ses mains, réfléchissant. Tout à coup, elle entendit son père qui l'appelait. Elle pensa d'abord qu'il était revenu de la campagne, pour passer ce jour avec sa fille; elle leva la tête... Devant elle, était le prêtre, à côté de lui son père qui tenait le petit Nicolas dans ses bras. Tous les détails terribles de son rêve se représentent aussitôt à sa mémoire; il ne manquait que son frère Narychkine pour achever le tableau: «Où est mon frère Cyrille?» s'écria-t-elle d'une voix éclatante. Il se montra sur le seuil. «Tué!» murmura-t-elle, et elle tomba sans connaissance. Quand elle revint à elle, son père et son frère la soutenaient. «On a donné la bataille près de Borodino», lui dit Cyrille, à travers ses larmes.

Alexandre Toutchkof était mort, en effet, et sa veuve ne put même retrouver son corps.

Nous avons tout lieu de croire, répétons-le, que les détails de ce rêve n'ont pas été arrangés, après coup, pour le modeler exactement sur l'événement. Les choses ont dû, en réalité, se passer ainsi, et ce que cette observation présente alors d'extraordinaire, c'est—outre, bien entendu, la divination de ce mot inconnu de Borodino—la persistance de l'image hallucinatoire qui se manifeste à deux reprises différentes.

Nous l'avons dit, en fait de pressentiments, l'expérience n'existe pas, et même c'est à peine si l'on entrevoit la possibilité d'une expérimentation quelconque; aussi en sommes-nous réduits à nous contenter d'observations plus ou moins sûres; celles que nous avons déjà citées offraient—malgré leur étrangeté (pour ne pas dire plus)—des garanties sinon absolues, du moins suffisantes: nous allons terminer par deux autres cas de pressentiment, en faisant remarquer que le nom seul de l'auteur qui les rapporte en atteste la valeur.

Nous les trouvons dans l'intéressant ouvrage du docteur Liebeault: Thérapeutique suggestive, 1891, p. 282[88].