Le paysan de Rassé dit deux mots tout bas à la femme du fermier, qui eut les larmes aux yeux en connaissant l'indomptable force de cette enfant qu'un rien semblait devoir briser.
Elle prit elle-même la jeune fille dans ses bras, soutenant sa marche qui chancelait, et la conduisit dans une grande chambre où on la coucha. Fernande s'endormit là d'un profond sommeil. Elle pouvait rêver! la joie lui était rendue.
To die, to sleep;— To sleep!—per chance to dream!
Le rêve désespéré de ses premières heures était fini. Il ne lui revenait plus que comme un de ces monstrueux cauchemars que font évanouir les premières lueurs de l'aube.
Pendant ce temps-là que faisait Jacqueline? La jalousie la tenait éveillée, bien que la fatigue lourde fermât ses paupières malgré elle.
Dans la pièce qu'on lui avait donnée pour prendre aussi un repos nécessaire, elle s'était jetée tout habillée sur son lit.
Jean-Nu-Pieds vivait!
Il vivait! c'est-à-dire qu'il était libre désormais, et qu'il épouserait Fernande. A la seule pensée de ce bonheur permis qui attendait les jeunes époux, un flot de sang plus chaud montait à son cœur. La colère faisait le duo de sa jalousie. Jean-Nu-Pieds vivait!
Mais la nature féminine dut céder à l'épuisement. Elle s'était soulevée à demi sur sa couche pour songer. Le sommeil la terrassa. Elle retomba vaincue et s'endormit comme sa rivale.
Le voyageur qui, passant sur la route à cette heure avancée, aurait vu la ferme se dresser dans la nuit, entourée de son rideau d'arbres blanchis par la lune, eût cru que c'était là l'asile du calme et du repos. La maison grise disparaissait presque, enfouie dans la verdure assombrie. Pas un cri ne sortait de ces bâtiments, pas une lumière ne brillait derrière les vitres.