—De votre plein gré?
—Oui.
—Et vous croyez que vous pourrez m'imposer un marché… à moi! Jumelle!
—J'y compte!
—Tenez! vous êtes folle, on voit bien que vous m'avez perdu de vue pendant quelque temps; vous ne me connaissez plus.
—Moi, ne pas vous connaître! s'écria-t-elle d'une voix sombre. Oh! si, je vous connais. Vous êtes le misérable qui m'avez perdue, le maudit qui m'avez jetée dans la voie infâme où je suis! Sans vous je serais restée une humble et honnête ouvrière! sans vous je n'aurais pas goûté à cet inconnu de la vie qui m'a corrompue. Il faut des âmes si saines et si robustes pour résister à ce courant humain qui vous entraîne! Ah! tenez, abrégeons, car ma haine contre vous reviendrait et serait peut-être plus forte que celle qui m'a menée ici.
M. Jumelle ne s'attendait pas à cette résistance de la part de celle qu'il avait vue jadis si humble et si craintive devant lui. Abandonnant son geste de contentement il passa au geste d'ennui, c'est-à-dire qu'il cessa de se gratter le nez, pour se frotter le derrière de la tête.
—Ma toute belle, dit-il enfin, comprenez bien ce que je vais dire, car, vive Dieu! je ne le dirai pas deux fois, Je veux… entendez-vous?… je veux que vous me livriez la jeune fille sans conditions, et si vous refusez…
—Si je refuse?
—Un mot au commissaire de police (il demeure à côté)… et je vous fais arrêter. Ah! ah! vous pensiez qu'on vient se mettre entre les mains de M. Jumelle sans y laisser un peu de sa laine! Quel costume portez-vous, s'il vous plaît? un costume de paysanne! Êtes-vous paysanne bretonne? Non. Donc, primo, vous êtes déguisée, et, déguisée en ce pays, à cette époque, cela peut mener loin. Secundo, où vous a-t-on trouvée? avec les brigands[2]. Croyez-vous que cela ne constitue pas des charges assez fortes contre vous? Aussi le commissaire de police vous arrêtera sans hésiter… Et savez-vous où cela vous mènera? comme je vous le disais… pour le moins à Saint-Lazare!