«—Lundi, nous serons arrivés au terme de notre voyage.»

Je n'ai pas répondu; mais j'ai frémi, car je préférerais un voyage éternel à ce qui m'attend quand nous serons au but. Ne m'en veuillez point si je ne vous en dis pas davantage. J'ai fait le serment de me taire. Plût à Dieu que je n'eusse fait que celui-là!

Mardi.

Nous sommes arrivés cette nuit. Dans quel pays de la France? Je l'ignore toujours, de même que j'ignore par quels endroits nous avons passé. Je me souviens que nous avons franchi une grande ville avant de parvenir à la maison que nous habitons. Notre voyage a duré six jours et cinq nuits. Nous avons dû faire beaucoup de chemin, car les relais étaient nombreux et bien fournis. L'homme dont je vous ai parlé et dont je ne sais pas le nom, a dit souvent: «Hâtons-nous, la route est longue.»

O mon seul aimé, Dieu sait ce que je souffre en étant ainsi séparée de vous, de vous à qui j'ai voué mon cœur, mon âme, ma vie! La Providence est cruelle, mais il faut s'incliner devant ses arrêts sans les discuter, quelque impénétrables qu'ils soient. Comme vous serez malheureux quand vous saurez tout!

La maison où je suis est triste et sombre. Si elle n'était pas égayée par un soleil d'été, elle serait lugubre. Devant mes fenêtres coule une petite rivière; mais je ne peux les ouvrir qu'en présence de mon père. On m'a donné une femme pour me servir. Elle ne parle pas français, et je ne comprends point le langage dont elle se sert. Il me semble que je fais un rêve affreux dont je vais m'éveiller, car, bien que je sache mon malheur irrémédiable, je désespérerais trop si je n'espérais pas.

Vendredi.

Ami, je vous écris toute tremblante encore; je suis brisée. Je viens d'avoir avec mon père et l'homme dont je vous ai parlé une scène effroyable. Oh! pourquoi Dieu permet-il de pareilles choses! Et je ne puis rien vous dire. J'ai fait serment de me taire. Si je parlais, vous comprendriez tout…

Jean! par pitié! renoncez à moi, oubliez-moi, que je n'existe plus pour vous… Oubliez le passé, chassez de votre cœur les espérances d'avenir que nous avions formées. Je suis bien malheureuse! Celui qui m'aurait dit jadis que je n'étais pas à bout de mes souffrances et que je pourrais souffrir davantage, je ne l'aurais pas cru. Quand tout nous séparait, j'étais moins infortunée et moins désolée qu'à présent.

Mon bien-aimé, sous quelle étoile maudite suis-je née! J'ai la mort dans l'âme. Quand je ferme les yeux, je revois votre image, et mon désespoir redouble. Je fais au ciel une ardente prière… que je sois seule à souffrir, et que ma destinée ne soit pas de bouleverser éternellement la vôtre!