—Va toujours. Tu es connu dans la ville, peut-être n'écrira-t-on pas le signalement sur le passe-port, d'autant plus que ce n'est que pour aller à Angers. Je partirai demain soir.

M. de Kardigân était brisé de fatigue; il s'endormit profondément cette nuit-là. Au matin, quand il s'éveilla, le maître du Cygne du Roi était assis au pied de son lit.

—Vous avez deviné juste, monsieur, on n'a pas écrit le signalement.

En effet, pour les petits parcours, les autorités civiles et militaires ont l'habitude de négliger cette formalité. Jean-Nu-Pieds prit un rasoir et fit tomber sa moustache sous l'acier; ensuite Poulardet lui coupa les cheveux ras.

—J'ai changé d'idée, dit-il; au lieu de partir la nuit, je partirai en plein jour. Fais seller un cheval; je le laisserai à Angers chez une personne que tu m'indiqueras.

Le marquis de Kardigân ressemblait, avec son chapeau mou, son vêtement de laine et ses guêtres montant aux genoux, à un métayer de la campagne. Il partit, à cheval, sans se presser, et prit la route d'Angers. Il comptait y coucher et prendre le lendemain la diligence de Paris.

À la place d'Angers, on ne fit aucune difficulté de lui donner un passe-port pour Paris, en échange de celui qu'il donna. Le Maine-et-Loire était calme depuis longtemps. Dans ce département, M. le baron de Cambourg et M. de la Paumellière étaient les seuls qui tinssent encore la campagne. Et il était probable que, ainsi que M. de Charette, ils ne tarderaient pas à poser les armes.

M. de Kardigân partit le lendemain pour Paris par la diligence. La route fut longue; mois il préférait voyager lentement et voyager sûrement.

Il entra à Paris le 26 juillet. La ville était sourdement agitée. Pendant ce long règne de Louis-Philippe, que les parlementaires dépeignent comme si calme et si tranquille, il n'y eut pas une heure où l'honnête homme pût être assuré de son lendemain. Ce fut l'émeute en permanence et la révolte organisée. C'est que tout gouvernement dont l'origine est flétrie est un gouvernement impossible. Pendant dix-huit ans, on dut craindre tous les jours ce qui est arrivé aux journées de Février. Ce qui commence par la barricade finit par la barricade. C'est fatal.

En toute autre circonstance, Jean-Nu-Pieds aurait tenu compte de ce trouble des esprits; mais il ne pouvait que penser à une chose: retrouver Fernande.